COMBAT DE
MAÏDA
4 juillet 1806
RECTIFICATION D'UNE ERREUR DE WALTER SCOTT
par l'officier
d'artillerie qui commandait la batterie ou combat de Maïda
composed by Geert van Uythoven
On lit, dans le 6 volume,
page 3 et suivantes de l'Histoire de Napoléon par sir Walter Scott, un récit du
combat de Maïda, en Calabre, en 1806, tellement contraire à la vérité, que je
crois qu'il est du devoir d'un officier français, qui était à ce combat, de
relever l'historien infidèle, pour ne pas dire plus.
D'après le récit de sir
Walter Scott, « les deux armées, rangées en bataille, et après deux on trois
décharges, se seraient, comme d'un consentement mutuel, attaquées à la
baïonnette. » Voilà d'abord un fait énoncé bien positivement: cependant, « le
commandant anglais, reprend notre historien, s'apercevant que les couvertures,
que ses soldats portaient sur leurs dos, gênaient leurs mouvements, fit faire
halte afin qu'ils pussent les jeter à terre. (Le moment était certes bien
choisi.) Les Français, voyant l'ennemi s'arrêter, crurent que la peur le
faisait hésiter; ils avancèrent au pas de charge, au milieu de bruyantes
acclamations. Un officier duquel nous tenons ces détails, poursuit notre
auteur, dit qu'il ne put s'empêcher d'éprouver une vive inquiétude, lorsqu'il
vit l'air martial des Français et l'ordre dans lequel ils avançaient, et qu'il
compara ces vieux soldats à moustaches avec les troupes anglaises, qui étaient
pour la plupart de jeunes recrues; mais les Anglais ne furent pas plutôt
débarrassés de leur fardeau que, recevant l'ordre d'aller en avant, ils firent
bonne contenance et marchèrent à leur tour sur l'ennemi d'un pas rapide et la
baïonnette au bout du fusil. Les officiers français excitèrent alors leurs
soldats dont le courage commençait à chanceler en voyant qu'ils avaient changé
de rôle avec les Anglais, et qu'ils n'étaient plus les assaillants; ils
s'arrêtèrent. Tous les efforts de leurs officiers pour les faire avancer
devinrent inutiles, et lorsque les Anglais ne furent plus qu'à la distance de
la baïonnette, leurs adversaires rompirent les rangs et prirent la fuite.
Reynier s'efforça vainement de rétablir le combat avec sa cavalerie; il fut
battu sur tous les points, et d'une manière à mettre hors de doute que le
soldat anglais, homme à homme, a sur son ennemi la même supériorité que les
marins anglais ont sur ceux des autres nations. Le général Stuart aurait pu
facilement s'établir eu Calabre; mais une maladie, propre au pays, ayant gagné
son armée, il dut la faire repasser en Sicile. »
Voilà le roman
passablement ridicule de sir Walter Scott: présentement voici l'histoire que
j'ai à lui opposer. Je ne crains pas plus d'être contredit par les officiers
anglais que par les français.
Le général Stuart, parti
le 1er juillet de Messine avec sa flotte, arrivée en partie de Palerme, était
le 2 dans le golfe de Squillace, et débarqua, le 3, à l'extrémité nord du
golfe: il campa ses troupes près du village de Sainte-Euphémie, dans un bois de
citronniers. On pouvait les évaluer à 6,000 hommes, non compris les insurgés
calabrois qui se joignirent à lui. Parmi les Anglais, était un régiment suisse.
Le golfe de Squillace
règne sur une plage très-basse, d'environ neuf milles de largeur, sur trois à
quatre milles de profondeur. Abrité à l'ouest par la montagne escarpée de
Nicastro, il présente une sorte de rade très-propre à un débarquement.
Le 3 juillet, le général
Reynier occupait avec son corps d'armée la rive gauche de l'Amato, position
escarpée sur la plage, fermant le golfe au sud, à deux milles de Maïda, village
que nous avions à notre droite, et où fut placée l'ambulance de l'armée.
Les forces du général
Reynier se composaient des 1er et 23e régiments d'infanterie légère, un
bataillon du 42e régiment de ligne, le 1er régiment suisse, le 1er régiment
polonais, un escadron du 9e régiment de chasseurs à cheval, une batterie de
quatre bouches à feu du 1er régiment d'artillerie légère, en tout 4,000 hommes
environ.
Le soir même du 3, après
avoir fait reconnaître, les chemins par où l'artillerie pourrait passer pour
arriver au camp anglais, le général Reynier fit prévenir les troupes que l'on
marcherait à l'ennemi avant le jour; que l'on tomberait sur lui à la baïonnette
et sans tirer un seul coup de fusil. Cet avis fut reçu par les troupes avec de
grandes démonstrations de joie , et chacun attendait avec impatience l'heure du
départ.
Cependant, le bataillon
du 42e régiment qui venait de Reggio et qui était attendu dans la soirée,
n'arriva que le matin à six heures. Soit dans l'attente de ce bataillon, comme
il fut dit alors, soit par toute autre cause, l'ordre de départ, au grand
étonnement des troupes, ne fut point donné; et en même temps que le bataillon
du 42e arrivait, on vit l'armée anglaise s'avancer sur deux colonnes, le long
de la mer.
A l'instant même, le
général Reynier donna l'ordre de se porter à la rencontre de l'ennemi, et pour
cela de se former à gauche en bataille sur le régiment de droite aussitôt qu'on
aurait traversé l'Amato. Par cette manœuvre, nous allions donc nous trouver la
gauche en tête. Le général renouvela en même temps l'ordre exprès de courir sur
l'ennemi à la baïonnette sans tirer un coup de fusil.
Tandis que notre corps
d'armée quittait ainsi sa belle position, passait l'Amato et manœuvrait pour
prendre une ligne de bataille dans la plaine, l'armée anglaise arrivait sur le
fleuve, se mettait en bataille au moyen d'un simple demi-tour à gauche, et
marchait au pas redoublé à notre rencontre, pour nous attaquer avant que nous
fussions tous formés en ligne.
Le 1er régiment
d'infanterie légère qui, dans le mouvement qu'exécutait le corps d'armée,
passait de la droite à la gauche de notre front de bataille, se trouva
naturellement le premier en ligne; le régiment polonais s'y portait, ensuite
l'artillerie, puis successivement le régiment suisse et le 23e régiment
d'infanterie légère; mais ces deux derniers régiments étaient encore alors bien
en arrière. Néanmoins, le général de brigade Compère, qui commandait notre
gauche, sans réfléchir sur sa position et ne pensant qu'à exécuter à la lettre
les ordres du général en chef, au lieu d'engager d'abord la fusillade sur ce
point, marcha au pas de charge sur l'ennemi, à la tête du 1er régiment, et la baïonnette
en avant. La petite distance qui séparait notre gauche de la droite de l'ennemi
allait être franchie en un instant; mais les Anglais, faisant halte à bonne
portée (non pas pour se débarrasser de leur fardeau, comme le dit si
ridiculement Walter Scott, car ils étaient d'ailleurs sans sac au dos), font
sur le 1er régiment une décharge qui met hors de combat près de la moitié des
soldats et 27 officiers: le général de brigade lui-même a un bras cassé et
reste sur le champ de bataille. Cette décharge meurtrière, et faite si à propos
pour les Anglais, arrêta court le 1er régiment qui sur-le-champ serra ses rangs
et reprit immédiatement le pas de charge avec les Polonais qui, en cet instant,
arrivaient sur la ligne; mais une seconde décharge de l'ennemi détruisit
presque entièrement ce qui restait du bataillon de droite du 1er d'infanterie
légère, et mit le désordre dans ces deux régiments si imprudemment engagés.
M. le général Lamarque a
donc parfaitement raison en disant (21e livraison du Spectateur militaire, page
235) que la supériorité du feu de l'infanterie anglaise, qu'attestent les
souvenirs de Sainte-Euphémie, de Busaco, de Talaveyra, ne tient qu'à une
exécution pratique mieux raisonnée.
Ceci ne fut que l'affaire
d'un moment. L'ennemi avançait, mais le feu de notre artillerie et l'arrivée
sur la ligne du régiment suisse et du 23e régiment d'infanterie légère le
contint. Les chaloupes canonnières qu'il avait le long de la plage firent feu
alors. Il essaya de se former en colonne pour foncer sur notre batterie; pour
cela tous ses drapeaux s'étaient réunis au centre de sa ligne; quelques
décharges à mitraille les dispersèrent promptement. Il n'y eut pas d'autres
engagements sur notre droite: le 23e régiment ne mit que quelques tirailleurs
en avant, et n'éprouva aucune perte; le 9e de chasseurs à cheval, placé à
l'extrême droite, ne fit aucune charge; il eut un officier tué par un boulet.
L'artillerie perdit trois hommes.
L'ennemi, ainsi contenu
pendant une heure, prit enfin la route de Montéléone que nous venions de
quitter si inconsidérément: il aurait pu nous suivre sur celle de Catanzaro;
mais il suffisait à ses vues de faire soulever contre nous les brigands
calabrois, qu'il ne faut pas confondre avec les habitants proprement dits.
Ceux-ci étaient pour nous, et les autres voyant qu'ils n'étaient point secondés
par les Anglais qui leur avaient mis les armes à la main, se dissipèrent
bientôt; dès le 10 août, c'est- à-dire trente-cinq jours après le combat du
Maïda, nous étions rentrés à Montéléone, et trois jours après à Reggio, sans
avoir vu autre chose des Anglais que quelques débris du matériel de leur armée
qu'ils avaient abandonnés sur la plage. La nouvelle seule de notre retour fut
la seule maladie qui fit précipiter leur retraite en Sicile.
Il était certainement
bien inutile de faire remarquer 1'incohérence et le peu de jugement qui règnent
dans le récit de sir Walter Scott; mais il était bon de relever sa jactance en
rétablissant les faits; et comme d'ailleurs l'opinion des militaires sur le combat
de Maïda ou de Sainte-Euphémie a été jusqu'à présent mal éclairée, j'ai pensé
que c'était une occasion de faire connaître et les dispositions et les détails
de cette affaire. Je le répète, je ne crains pas plus à ce sujet d'être
contredit par les officiers anglais que par les français.
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Source: L'officier d'artillerie
qui commandait la batterie ou combat de Maïda, “Combat de Maida. Rectification
d'une erreur de Walter Scott”, in ‘Le Spectateur Militaire’, Tome 4. (Paris 1828) pp. 480-485.
© Geert van Uythoven