NOTICE SUR L'ESCADRON SACRÉ

 

campagne de Russie , 1812

Composed by Geert van Uythoven

 

 

Plusieurs auteurs ont écrit sur la désastreuse campagne de Russie, mais aucun n'a donné sur le rassemblement d'officiers que l'on désigna sous le nom d'escadron sacré, les renseignements que la curiosité publique en attendait, et que méritait peut-être le noble dévouement des militaires qui le composaient.

 

M. le général de Ségur dit seulement, dans son Histoire de la grande armée (tome II, page 328 ): « L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cavalerie encore montés. Il appela cette troupe, d'environ cinq cents maîtres, son escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des généraux de division y sertirent comme capitaines. »

 

Dans la réfutation que M. le général Gourgaud a publiée de l'ouvrage de M. le général de Ségur, on voit ( page 130 ): « M. de Ségur se contente de citer en passant l'escadron sacré qu'il dit composé d'environ cinq cents maîtres. En rapportant ce fait, il parait n'avoir eu en vue que de montrer la détresse de notre cavalerie. Cependant, le dévouement de ces officiers, qui se mirent dans les rangs, soignant leurs chevaux, allant en vedettes, etc., etc., valait bien la peine d'être remarqué. »

 

En effet, M. de Ségur ne présente pas cette réunion d'officiers sous son véritable aspect. Aussi beaucoup de personnes parlent de l'escadron sacré, mais peu connaissent les causes de sa formation, sa composition, et le but qu'on s'était proposé en le formant.

 

Nous entrerons donc sur ce sujet dans quelques détails; ils plairont, nous n'en doutons pas, à tous les amis de la gloire nationale, en leur rappelant un fait unique dans l'histoire, et en démontrant ce que peuvent produire dans le cœur des Français l'attachement à leur cher, l'amour de la patrie, et le point d'honneur.

 

Quelle que soit la position actuelle des officiers qui ont donné ce mémorable exemple; quels qu'aient été depuis les jeux de la fortune, qui ont porté les uns au faîte des honneurs militaires, et réduit les autres à chercher dans des carrières diverses le soutien d'une existence qu'ils avaient d'abord consacrée au service de leur pays, tous liront avec intérêt la relation succincte que nous allons donner, et diront avec un sentiment d'orgueil: J'étais aussi de l'escadron sacré !!

 

Une des plus belles, des plus braves armées qui ait jamais existé, était, quoique invaincue, forcée, par les privations et les frimas, à céder aux Russes le territoire de leur patrie qu'ils n'avaient pas su défendre. La retraite fut pénible et dangereuse; les régiments n'existaient plus que dans quelques hommes; une rivière, devenue célèbre par d'épouvantables désastres, était à traverser, et l'armée russe de Moldavie, commandée par le général Tchitchakof, arrivait à marches forcées des frontières de la Turquie, pour en disputer le passage, et couper aux Français leurs moyens de retraite. Tout paraissait donc désespéré.... tout devait l’être!

 

On conçut alors l'idée de rassembler les officiers de cavalerie encore montés, de les former en escadron, et de tenter, par ce moyen, à la dernière extrémité, un passage au milieu de l'armée russe, pour sauver la personne du chef de l'empire.

 

Ce fut à Bobr que les officiers-généraux rassemblèrent chez eux les officiers de leurs brigades respectives.

 

« Messieurs, leur dirent-ils, que ceux d'entre vous qui sont encore à cheval, dont la santé n'est pas trop affaiblie, et qui se sentent capables de faire auprès de l'Empereur un service actif et périlleux, s'inscrivent. » On se dit les uns aux autres: « C'est pour sauver l'Empereur, pour se faire jour à travers l'armée russe! Beaucoup y périront, sans doute, mais quelle gloire! Quel honneur! Comme la France applaudira à notre dévouement! Signons!! » Aussitôt la feuille de papier, disposée à cet effet, se couvrit de signatures. Jamais peut-être souscription pour une fêté ne fut plus spontanément remplie; et cependant, il ne s'agissait pas de donner quelques pièces d'argent, mais de faire le sacrifice de son existence!!! Tous les officiers, en état de combattre, s'enrôlèrent. Nous en avons vu verser des larmes, parce qu'ils ne pouvaient le faire, soit â cause du manque de chevaux, soit par maladie.

 

Le lendemain, on rassembla tous les officiers qui s'étaient inscrits. On en forma quatre compagnies, chaque corps d'armée en fournit une. La première était commandée par M. le général Grouchy; la seconde par M. le général Sébastiani, la troisième par M. le général... Les officiers du corps commandé par M. le général Latour-Maubourg, comptaient pour la quatrième. Le roi de Naples était le commandant supérieur.

 

Des généraux de division étaient lieutenants; des généraux de brigade, sous-lieutenants, ou adjudants et sous-officiers; le premier rang de chaque compagnie était en entier composé de colonels, de chefs d'escadron et de capitaines.

 

La formation avait lieu dans un camp, à gauche de la grande route de Bobr à Smolensk; l'appel fut fait, l'Empereur arriva, l'escadron sacré le suivit et commença son service.

 

Pour la première fois, peut-être, depuis qu'il existe des armées, on vit un corps composé entièrement d'officiers, qui, descendus volontairement de leurs grades, remplissaient des fonctions subalternes, ou faisaient le service de simples cavaliers!!

 

L'escadron sacré, devant toujours servir auprès de l'Empereur, suivit la marche de l'état-major général; là, on vit chaque jour les militaires qui en faisaient partie, aller chercher eux-mêmes la paille des toits pour nourrir leurs chevaux, pratiquer dans la glace des trous pour se procurer un peu d'eau, et se nourrir de la chair des chevaux morts.

 

Soutenus par la magnanimité de leur action et par le désir d'accomplir leurs nobles destinées, en effectuant l'audacieuse entreprise pour laquelle ils s'étaient dévoués, ils supportaient avec courage les travaux, les privations et les souffrances!

 

Au pont de la Bérésina, les rangs ne pouvant être observés, chacun passa comme il lui fut possible; mais après avoir traversé les marais qui bordent la rivière, l'escadron sacré se rassembla et se trouva au complet en bataille, en avant de la cavalerie de la garde impériale.

 

Le corps du maréchal Oudinot était engagé avec l'armée du général Tchitchakof. Ce maréchal, blessé, avait cédé le commandement au maréchal Ney. Chacun croyait toucher au moment décisif. En effet, si ce maréchal n'eût pas obtenu une victoire miraculeuse, il eût fallu se faire jour à travers l'armée russe; tous s'y attendaient et s'y disposaient avec courage.

 

Cette victoire du maréchal Ney ayant rendu libre et facile la route de Wilna, on la prit.

 

Il n'entre pas dans notre plan de suivre l'armée dans sa marche de retraite. L'escadron sacré bivouaquait toujours à proximité du quartier-général. Les peines, les souffrances se renouvelaient chaque jour; beaucoup y succombaient, et au lieu d'une mort utile et glorieuse à laquelle ils s'étaient dévoués, ils périssaient misérablement de faim, de froid et de fatigues.

 

Enfin, Wilna parait!... Après un jour de repos dans cette ville, les officiers restant encore à escadron furent mandés dans la nuit chez M. le général Sébastiani. Il leur annonça que l'Empereur était parti pour la France, laissant le commandement de l'armée au roi de Naples.

 

Ce départ de l'Empereur, qui avait été prévu depuis trots ou quatre jours, et dont on parlait, mais vaguement, fit murmurer quelques officiers, dont l'esprit était aigri par le malheur et les souffrances. Mais ceux à qui il était encore possible de réfléchir, et c'était le plus grand nombre, comprirent de suite que Napoléon serait plus à même en France, qu'à la tête des débris de son armée, d'organiser les moyens de réparer les désastres de la campagne de Russie (les batailles de Lutzen et Bautzen l'ont prouvé), et que, d'ailleurs, s'il fût resté avec eux, la marche sur le territoire prussien, du Niémen à l'Elbe, n'eût peut-être pas été aussi paisible, les dispositions hostiles de la Prusse se montrant déjà dans quelques-uns de ses généraux.

 

L'escadron sacré continua d'exister jusqu'à Kowno, où chaque officier se réunit aux débris de son régiment.

 

Nous n'avons pu donner sur sa formation, son existence et sa composition, que de bi en faibles indices; mais nous espérons que cette simple notice donnera l'idée à quelque écrivain plus exercé et mieux fourni de document que nous, de retracer en grand, un fait qui honore non-seulement l'armée, mais la nation entière.

 

Dans un moment aussi critique que celui dans lequel l'armée se trouvait alors, cet acte de dévouement, qui n'en fut pas moins méritoire, quoique, par le fait, il soit resté sans résultats, montre ce que l'on peut attendre des enfants de la France, et jusqu'à quel point ils peuvent porter l'énergie et l'abnégation d'eux-mêmes!!

 

XXXXXXXXXXXXX

 

More information about the Escadron Sacré can be found on Markus Stein’s great website at:

 

http://www.napoleon-online.de/html/1812_escadronsacre.html

 

XXXXXXXXXXXXX

 

Source: V.D., “Notice sur l’escadron sacré (campagne de Russie, 1812)”, in ‘Le spectateur militaire’, Tome 4. (Paris 1828) pp. 298–302.

© Geert van Uythoven