ORIGINE, RECRUTEMENT, FORMATION ET ORGANISATION DE L’INFANTERIE FRANÇAISE, DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA MONARCHIE

 

Formation et organisation des régiments

Composed by Geert van Uythoven

 

« Les bons et grands établissements civils et militaires, dit M. de Las Cases, doivent leur origine à Louis XIV. ( Atlas chron., historiq., généalog. et géogr. de La Sage. ) En effet, sous le règne de ce prince l'art et la science militaires sortirent de leurs langes et grandirent tout-à-coup. Leurs progrès furent immense; une nouvelle école se forma ; elle obtint des résultats presque aussi prodigieux ( si l'on fait la part des époques ) que ceux obtenus par Napoléon, créateur d' un nouveau système de guerre. Avant Louis XIV on n'avait presque aucune idée de l'administration et de la comptabilité militaires. Le ministre Louvois commença à donner à ces deux branches si  importantes de son ministère une bonne impulsion ; le temps acheva le reste, et l'ordonnance de 1762, signée par Louis XV, constata que les idées d'administration de Louvois avaient enfin porté leurs fruits. Ce fut Louis XIV qui créa l'ordre de Saint- Louis, récompense des anciens services, et qui fonda les Invalides, asile des braves mutilés en combattant pour la patrie. L'institution des inspecteurs-généraux d'armes, en 1764, et la réorganisation des commissaires ordinaires des guerres, en 1691, assurèrent l'exécution des ordonnances sur les diverses parties du service militaire. Par l'établissement de deux ou trois académies militaires, il voulut inspirer le goût des armes et propager les différentes connaissances indispensables aux militaires. L'établissement des milices assura à nos armées un recrutement certain. Louis XIV donna des uniformes à toute l'armée, exemple qui fut suivi par toutes les autres puissances. Son petit-fils, Louis XV, établit les épaulettes, comme marques distinctives des grades. Avant Louis XIV les soldats s'habillaient à leur guise ou suivant le bon plaisir de leurs officiers. Il n'y avait de l'uniformité que dans l'armement.

 

Il parait du reste que l'ordonnance sur l'uniforme n'avait pas fixé la durée des vêtements, ou que du moins on ne l'exécutait pas rigoureusement ; une innovation quelconque rencontre toujours des résistances que l'expérience seule de son utilité parvient à faire disparaître. Des régiments entraient quelquefois en campagne fort mal nippés ; c'est du moins ce que l'on doit conclure d'un fait rapporté par Folard, dans ses commentaires sur Polybe. « Le 1er juillet 1690, à la bataille de Fleurus, un régiment très-mécontent d’être entré en campagne sans être habillé, était prêt à charger. Mes amis, dit le colonel, voici de quoi nous consoler, nous avons devant nous un régiment vêtu de neuf ; chargeons vigoureusement ; habillons nous. Les soldats, électrisés par cette plaisante harangue, se précipitent sur ce régiment, le détruisent et s'habillent complètement sur le champ de bataille. »

 

L'établissement des uniformes créa dans chaque régiment l’esprit de corps. C'est, avec le patriotisme, l'âme de toute armée nationale.

 

L'infanterie éprouva beaucoup de variations dans sa force, son organisation et sa composition. Elle fut portée par Louis XIV à 300,000 hommes, y compris la marine. Ce fut sous le règne de ce prince que cette arme acquit une réputation qui n'a fait que grandir jusqu'à nos jours. L'infanterie espagnol fut forcée de lui céder la renommée le 19 mai 1643, à la bataille de Rocroy.

 

Sous Louis XIV un régiment avait pour officiers supérieurs : un colonel, un lieutenant-colonel et un major. Celui-ci était particulièrement chargé des manœuvres, de la discipline et de la tenue. L'état de l'extraordinaire des guerres, de 1574, donne à cet officier le titre de sergent-major ; il n'est porté sur cet état qu'après tous les capitaines ; en 1610 il fut placé après le lieutenant-colonel, mais toujours avec le titre de sergent-major ; en 1630 il reçut le titre de major. Il n'avait qu'une autorité directe et relative à ses fonctions ; en l'absence des deux officiers supérieurs, il ne commandait le régiment que s'il était le plus ancien capitaine du corps. L'ordonnance de 1762 lui donna le titre d'officier supérieur ; le major avait pour l'aider dans ses fonctions quatre aides-major et quatre sous-aides-major ; c'étaient les adjudans-majors d'aujourd'hui ; ils furent supprimés par l'ordonnance du 25 mars 1776 ; il n'y eut plus qu'un adjudant-sous-officier. L'ordonnance provisoire du 12 juillet 1784 reconnut deux adjudans-sous-officiers. Il est inutile de définir les fonctions de colonel et de lieutenant-colonel, qui étaient les mêmes qu'aujourd'hui. Je ferai remarquer cependant que le titre de lieutenant-colonel ne signifie pas toujours le commandant en second du régiment.

 

Dès le principe de la création de la charge de colonel-général de l'infanterie française, ce grand officier avait une compagnie dans chaque régiment, qu'on appelait la colonelle ; le capitaine qui la commandait prenait alors le titre de lieutenant-colonel, c'est-à-dire tenant lieu de colonel-général à la tête de la colonelle. Cet emploi fut supprimé en même temps que la charge. L'ordonnance du 25 juillet 1665 créa dans chaque régiment un emploi de lieutenant-colonel, officier supérieur.

 

Les bataillons étaient commandés par le plus ancien capitaine, auquel l'ordonnance du 3 juillet 1677 donne les prérogatives de lieutenant-colonel :  en son absence, le capitaine qui le remplaçait ne jouissait pas de ces prérogatives.

 

La bataillon était composé de dix-sept compagnies, commandées chacune par trois officiers, deux sergents , trois caporaux , trois anspessades et un tambour. L'anspessade était subordonné au caporal. Pour ne pas être trop long, j'ai essayé d'indiquer dans un tableau les différentes compositions d'un bataillon d'infanterie, depuis Louis XIV jusqu' à la restauration : il offrira des lacunes qu' il m'a été impossible de remplir, n'ayant pas à ma portée les documents qui m'eussent été indispensables pour rendre ce résumé aussi complet que possible. Les officiers étaient armés de piques ou espontons de huit pieds ; celles des sergents étaient de six à sept pieds. L' infanterie ayant été totalement armée de fusils, les officiers n'en furent pourvus qu'en 1738 ; ils les quittèrent en 1764, mais les reprirent pour les conserver jusqu'en 1787. Il y avait par compagnie quatre soldats armés de fusils, douze de piques et quatorze pieds, et le reste de mousquets à mèches. Cette dernière arme avait été adoptée au commencement du XVIIe siècle, en remplacement de l'arquebuse à rouet. En 1688, sur treize compagnies, dix étaient seulement armées de piques.

 

Les grenadiers avaient tous des fusils armés de baïonnettes droites, à manches de bois, qu'ils mettaient dans le canon lorsqu'ils voulaient joindre l'ennemi. Nous nous en servîmes pour la première fois en 1692, a la bataille de Turin.

 

Les sergents et les fusiliers portaient des baudriers de cuir ; tous les mousquetaires, outre le ceinturon, avaient des bandoulières également de cuir, d’où pendaient des charges de bois, contenant chacune un coup de poudre. Ils avaient de plus un pulvérin ou poudrière pour contenir l'amorce ; la cartouche, qui ne fut adoptée qu'en 1690, ne servait, dans le commencement, que pour la charge. On continua à avoir une poire à poudre jusqu'en 1774. Le tout s'appelait fourniment.

 

Avant Turenne le bataillon était formé sur huit rangs ; il commença à l'ordonner sur six, et même sur cinq. Ce fut lui qui créa la brigade.

 

Avant Louis XIV il n'existait pas de compagnies d'élite dans les régiments. Pendant sa minorité, il était d'usage de prendre des hommes de bonne volonté pour former les avant-gardes ; on les appelait, d'après un ancien usage, enfants perdus. On les employa souvent succès pendant les sièges pour jeter des grenades dans les chemins couverts : les services qu'ils rendirent déterminèrent le roi à en former des compagnies particulières ; les grenadiers furent créés en 1669. Il y en eut d'abord quatre par compagnie ; on les réunissait au besoin en compagnies, puis une fois leur mission remplie, ils rentraient dans leurs compagnies. C'était peut-être le meilleur système, car il n'énervait pas les compagnies en les privant pour toujours de leurs meilleurs soldats. Sans aucun doute la formation actuelle offre de grands avantages sous le rapport de l'émulation qu'elle excite par l'ambition d'entrer dans les grenadiers et voltigeurs, mais les compagnies du centre, avec notre système de libération, ne sont pour ainsi dire que les instructeurs des conscrits, qu'elles sont obligées de céder, une fois dégrossis, aux compagnies d'élite. Il me semble qu 'il serait possible de remédier totalement à tous les inconvénients des compagnies de fusiliers appauvries des soldats expérimentés, en attachant à demeure à chacune de ces compagnies de vieux soldats qui auraient les mêmes distinctions et la même solde que ceux des compagnies d 'élite.

 

Le régiment du Roi commença le premier, en 1670, à avoir une compagnie permanente de grenadiers ; ce fut M. de Rioter qui en eut le commandement. Peu de temps après, les trente plus anciens régiments, et successivement tous les autres eurent chacun leur compagnie de grenadiers. Chaque bataillon eut ensuite la sienne, mais, en 1776, on supprima celle du second bataillon, pour la replacer par une compagnie de chasseurs.

 

La choix des grenadiers devait, autant que possible, se faire le jour de la revue du commissaire des guerres : chaque compagnie, à tour de rôle, fournissait le grenadier qui manquait. L'ordonnance du 15 janvier 1692 voulut que les capitaines de grenadiers n'eussent pas plus de 45 ans, les lieutenants et les sergents plus de 40. On prit l'habitude d’admettre des grenadiers postiches. C'étaient des fusiliers que les grenadiers désignaient presque toujours. Ils faisaient le service et portaient les insignes de soldats d'élite. Si 1'on était content d’eux, ils devenaient grenadiers en pied.

 

Dès le principe, les grenadiers faisaient le service de chasseurs, c'est-à-dire celui de tirailleurs, flanquers, éclaireurs. Plusieurs colonels se décidèrent, en 1759, à former des chasseurs pour soulager les grenadiers, dont il se faisait une trop grande consommation. Le maréchal de Broglie, en 1760, adopta aussi cette mesure dans son armée ; les chasseurs étaient provisoires, comme les grenadiers le furent dans le principe de leur création, mais en 1776 on en forma une compagnie distincte et permanente. Le règlement de manœuvre de 1791 ne reconnut point de chasseurs. En 1786, il y avait par régiment une compagnie de grenadiers, une de chasseurs, et une d'auxiliaires.

 

Les chasseurs furent rétablis, sous le nom de voltigeurs, par l'arrête du 12 février et le décret du 19 septembre 1805 ( 22 ventôse et 2e jour complémentaire an XIII ) ; les chasseurs et voltigeurs furent long-temps considérés comme fusiliers, et tenus, en temps de paix, à faire le même service : l'ordonnance du 13 mai 1818 a fini par les assimiler en tous points aux grenadiers. Les officiers et sous-officiers de voltigeurs furent d'abord armés de carabines à balles forcées ; elles furent supprimées. Le fusil à baïonnette à douille devint l'arme exclusive de l'infanterie. En 1703, le maréchal de Vauban provoqua cette mesure. Martinet, officier français, avait inventé, en 1665, cette arme si terrible dans les mains de  notre infanterie.

 

Les Prussiens avaient fait également, en 1703, un changement important au fusil en substituant la baguette de fer à celle de bois. Le régiment de fusiliers, crée en 1674, fut le premier corps dont la totalité fut armée de fusils. Il forma ensuite le noyau de l'arme de l'artillerie en 1693, sous le nom de Royal-Artillerie ; il prit le numéro 64 des régiments d'infanterie, car l'artillerie était comprise dans l'infanterie. Le numéro qu'elle portait, même en 1785, quoiqu'elle fût composée de sept régiments, lui avait été donné, dans le principe, pour fixer le rang de commandement de ses officiers, lorsqu'ils se trouveraient avec d'autres corps. L' artillerie, d'après les Annuaires du temps, marchait entre Salm-Salm et Royal-Italien. ( Voyez l'Encyclopédie méth., qui divise l'infanterie de ligne en artillerie, régiments d'infanterie et invalides détachés, 1787. ) En 1771 on se formait habituellement sur quatre et même sur trois rangs. On a dû remarquer que plus le fusil devint commun dans l'infanterie, plus on diminua l'épaisseur des rangs, afin d' utiliser le feu de chaque homme. L'ordre sur trois rangs est le seul où tous les rangs peuvent tirer.

 

Dès 1608, il existait des théories pour le maniement de l'arquebuse et du mousquet. Abstraction faite des mouvements pour faire jouer le rouet de l'arquebuse, le serpentin du mousquet et la platine du fusil, les autres mouvements étaient à peu de chose prés les mêmes pour le reste du maniement des trois armes. ( Voy. Traité des manœuvres de l'arquebuse et du mousquet, par J. de Goyer, dédié à Maurice de Nassau, stathouder des Provinces-Unies et restaurateur de l'art militaire. Paris. 1608. ) Dès le principe de l' adoption du fusil par toute l'infanterie, l'adoption du fusil par toute l'infanterie, on le chargea en vingt-six temps. Chaque rang tirait, puis passait par les intervalles laissés entre les files et rechargeait derrière les deux autres.

 

Sous le maréchal comte de Saxe, les bataillons, en entrant en campagne, se formaient sur quatre rangs, de 150 à 200 files ; mais, à la fin de la campagne, en marchait sur trois rangs pour présenter le même front. Une compagnie de grenadiers était à une aile, un piquet d'élite à l'autre ; le bataillon avait seize subdivisions. Ce fut le maréchal qui fit adopter le tact des coudes et le pas cadence. On lui du aussi la musique. Il voulut faire couper les cheveux à l'armée, mais on tint à la queue, et la titus dut son triomphe à la révolution. Il ne fut cependant pas complet, car quelques régiments conservèrent la queue jusqu’à la restauration ; ceux de la garde impériale, entre autres. On se révolta presque pour ne pas couper le catogan.

 

L'ordonnance du 10 décembre 1734 créa le grade de chef de bataillon, sous le titre de commandant, et avec le rang qu'il occupe actuellement. Le major marchait seulement avait tous les capitaines. Le plus ancien capitaine de grenadiers avait droit à cet emploi, lorsqu'il venait à vaquer. Il fut supprimé en 1762, recréé en 1772, et réformé le 25 mars 1776. Les deux chefs de bataillons réformés de chaque régiment prirent le commandement des deux premières compagnies de fusiliers. Le capitaine de grenadiers devait quitter sa compagnie pour prendre le commandement vacant de la première de fusiliers de son bataillon.

 

En 1749 il n'y eut plus que deux drapeaux par bataillon, dont un blanc, attaché à la compagnie colonelle. Ils étaient portés par un enseigne ayant rang de lieutenant. Certains régiments avaient jusqu'à trente drapeaux de toutes couleurs et auxquels leur honneur était attaché. Les gardes-française en avaient trente, Beauvoisis douze, et les autres régiments neuf, huit, six et trois. Ils étaient en taffetas de grande forme, avec une croix blanche au milieu ; les cravates en étaient aussi blanches. Les tambours des régiments royaux ou des provinces portaient la livrée du roi ; ceux des princes ou des gentilshommes celle du colonel. On appelait royaux les corps dont le nom était précédé du titre de royal, comme Royal-des-Vaisseaux, Royal-Roussillon. Le roi était colonel de ces régiments. Le colonel et le lieutenant-colonel, dans l'infanterie, avaient chacun un compagnie ; ceci n'est pas étonnant puisqu'une compagnie se transmettait comme une propriété ; mais l'ordonnance du 10 février de la même année leur retira ces compagnies, ainsi qu'aux commandants de bataillons.

 

Jusqu'à la paix de 1762, le capitaine fut charge de recruter sa compagnie, moyennant un traitement qu'on lui allouait outre ses appointements. Ce traitement a beaucoup varié. Quelque temps avant sa suppression, il consistait, pendant le temps de paix, où la compagnie était à 40 hommes, en un sou par jour et par un homme pour l'habillement, en 150 livres d'étapes aux recrues, y compris les frais de route et d'engagement, et en gratifications ou primes plus ou moins élevées, suivant que l'effectif approchait plus ou moins du complet. Si, à la revue du commissaire des guerres, le capitaine avait 38 hommes, il était payé pour 40, avec trois paies de gratifications ; pour 39 il en avait quatre, et cinq pour 40, c'est-à-dire que 38 étaient payés comme 42, 39 comme 44, et 40 comme 45. Mais si le capitaine n'avait pas pendant l'hiver atteint un de ces effectifs, et qu'il ne put présenter sa compagnie au complet à la revue de l'inspecteur, on lui rappelait la solde de l'excédant de l'effectif depuis la dernière revue ; il fut un temps même ou l'on rappela les gratifications. A la guerre, le capitaine avait en autre 450 liv. d'étapes pour les recrues, et 1330 l. d'ustensiles pour achats d'effets de campement et autres ; il faisait les avances, et le trésorier des dépenses de la guerre le soldait d'après les revues, en lui donnant des billets à terme dits d'ustensiles. On donnait même de ces billets pour les appointements des officiers, mais pendant la campagne de 1760 on les solda chaque mois en numéraire.

 

En 1762, ce système fut totalement changé, et le roi prit les compagnies à son compte. Ce fut M. le duc de Choiseul, alors premier ministre, qui provoqua cette mesure. Dès lors, dans l'infanterie comme dans la cavalerie, les capitaines furent réduits à leurs simples appointements : l'abus des soldats supposés ou passe-volants fut à peu près détruit. Ni le soldat ni l'était ne perdirent au change.

 

On établit par régiment un quartier-maître-trésorier, une caisse et une comptabilité régulièrement tenue. Un conseil d'administration fut créé par l'ordonnance du 25 mars 1776.

 

En 1762 il y avait des régiments à trois, à deux, et même à un bataillon ; en 1775 on dédoubla les sept derniers, et en 1776 tous les régiments furent composés de deux bataillons, excepté celui du Roi, qui conserva son organisation. Les régiments dédoublés prirent rang après celui d'ou ils sortaient. Outre l'infanterie de ligne il y avait encore celle de la maison du roi, composée du régiment des gardes-françaises à six bataillons, de six compagnies de grenadiers, de 109 hommes, de vingt-quatre compagnies de factionnaires, de 176 hommes, formant un effectif de 3,888 hommes, officiers compris. Le régiment des gardes-suisses, à quatre bataillons, formait un effectif de 2,249 h.

 

Le marquis de Monteynard, ministre de la guerre, fit accorder aux soldats ayant 24 ans de service la haute-paie et la médaille d'ancienneté ; mais le règlement d'administration du 25 mars 1776 supprima haute-paie. Le vétéran recevait un diplôme en parchemin signé du ministre ; il prêtait, à la parade, entre les mains du colonel, le serment de ne servir aucune puissance étrangère et de ne se départir jamais de la fidélité qu'il devait au roi et à l'était. Le colonel lui remettait ensuite la médaille.

 

Le compte de St-Germain, de désastreuse mémoire, bouleversa l'organisation de l'armée. L'expérience ne fut rien pour lui; il voulut appliquer aux troupes françaises un système qu'il avait pris chez les Allemands, où il avait servi. Lorsque la société marchait vers une amélioration successive, lorsque le roi cherchait tous les moyens de rendre ses sujets aussi heureux que possible, le ministre de la guerre, comte de Saint-Germain, voulut faire rétrograder l'armée en établissant pour les troupes françaises la punition des coups de plat de sabre , usitée chez les nations du Nord. Cette mesure fut fatale à la composition de l'armée, et à la véritable discipline.

 

En 1781 l'état-major d'un régiment était ainsi composé : Un mestre-de-camp commandant, un mestre-de-camp en second, un lieutenant-colonel, un major, un quartier-maître-trésorier, deux porte-drapeau, un adjudant, un chirurgien-major, un aumônier, un tambour-major et un armurier.

 

La compagnie avait un capitaine-commandant, un capitaine en second, un lieutenant en premier,  un lieutenant en second, deux sous-lieutenants, un sergent-major, un fourrier-écrivain, cinq sergents, dix caporaux, un cadet, un frater ou chirurgien, deux tambours ou musiciens ; les grenadiers n'avaient que quatre sergents et huit caporaux. L'ordonnance provisoire du 12 juillet 1784 établissait un adjudant de plus, un sous-lieutenant de remplacement et dix appointés.

 

En 1787, le roi créa une pension pour le plus ancien chevalier de Saint-Louis et le plus ancien sous-officier de chaque régiment, présents sous les drapeaux : la solde fut augmentée de six deniers et le 31e jour payé.

 

En 1789, le maréchal de Broglie abolit les coups de plat de sabre ; son ministère fut trop court pour faire davantage.

 

A l'organisation de 1791, les régiments quittèrent leurs noms de provinces pour ne conserver que leurs numéros. Plusieurs régiments furent très-sensibles à la perte de ces noms, qui leur rappelaient de glorieux souvenirs. Long-temps après, sous l'empire, la plupart des soldats de ces régiments, qui par leur valeur avaient élevé la gloire de leurs numéros à un si haut degré, rappelaient encore avec orgueil qu'Auvergne, que Normandie avaient formé le noyau des corps dont ils faisaient partie. Des régiments réclamèrent en 1814 leurs anciens noms ; le 17e de ligne, entre autres, demanda à reprendre le nom d'Auvergne. Etait-ce pour plaire au nouveau gouvernement ou par attachement à son ancien nom ? Je ne saurais le dire. On pouvait tenir à porter le nom d'un corps où d'Assas avait servi. Je pense cependant que la 32e et la 57e n'auront pas songé à réclamer d'anciens noms. Le plus illustre leur aurait-il rappelé de plus glorieux souvenirs? Car l'auréole de gloire qui entoure ces deux numéros sera immortelle.

 

L'organisation de 1791 créa l'emploi d'adjudant-major. Il y eut trois officiers par compagnie. Le règlement du 1er août 1792 attacha à chaque bataillon un chef, sous le titre de lieutenant-colonel. Le litre et l'emploi de lieutenant-colonel furent supprimés en 1793. L'armée fut totalement réorganisée. Chaque bataillon des volontaires forma une demi-brigade. Chaque bataillon eut un chef particulier.

 

L'habit blanc fut remplacé par l'habit bleu. Du reste, l'organisation intérieure des bataillons resta la même qu'en 1791. Il y avait neuf compagnies par bataillon, dont une de grenadiers. Il y eut en outre une compagnie d'artillerie avec six pièces de bataille, attachée à chaque brigade.

 

Les officiers-généraux avaient pris de nouvelles dénominations. Le maréchal-de- camp s'appela général de brigade, le lieutenant-général, général de division ; le maréchal de France fut remplacé par le général en chef, dont l'emploi n'était que temporaire. L'empereur rétablit la dignité de maréchal. Le brigadier, grade immédiatement supérieur au colonel, fut supprimé : il fut recréé sous le titre d'adjudant-général. Il disparut à la restauration.

 

On forma aussi des demi-brigades d'infanterie légère. Le décret du 24 septembre 1803 ( 1er vendémiaire an XII ) fit reprendre aux demi-brigades le nom de régiments. Il créa le grade de major, intermédiaire entre celui de colonel et celui de chef de bataillon, et réunissant les fonctions de lieutenant-colonel et de major actuels. Le décret du 18 février 1808 supprima le chef de bataillon chargé du détail, qui remplissait alors les mêmes fonctions du major actuel. Il modifia la composition des régiments. Chaque régiment eut quatre bataillons de guerre et un de dépôt. Il y avait par bataillon une compagnie de grenadiers, quatre de fusiliers et une de voltigeurs. Le dépôt n'avait que quatre compagnies du centre. Néanmoins, dans la suite, le nombre des bataillons fut augmenté, et porté dans certains régiments jusqu’à sept. Je ne pense pas que ces bataillons aient jamais été réunis. Une partie servait en Espagne, l'autre était à la grande-armée ou en Italie.

 

Chaque régiment avait une aigle, portée par un lieutenant ou sous-lieutenant ; deux anciens soldats illettrés lui servaient de garde. Ils avaient le grade de sergent et la solde de sergent-major. Les autres bataillons de guerre avaient une enseigne, portée par un sous-officier. Le dépôt n'avait pas d'enseigne. Les régiments d'infanterie légère n'avaient pas d'aigles. Cette formation dura jusqu'en 1815. Il y eut pendant un temps un adjudant-major chargé de l'habillement. Le décret du 9 juin avait attaché à chaque régiment une compagnie d'artillerie, avec trois petites pièces de canon. Le décret du 11 avril 1810 supprima l'artillerie, à la rentrée des régiments en France. Le décret du 11 août créa des colonels et des majors en second pour le service extraordinaire.

 

Après le licenciement de l'armée de la Loire, l'armée fut réorganisée en légions recrutées par les départements dont elles portaient le nom. L'uniforme redevint blanc, avec des séries de couleurs distinctives. Le bataillon fut porté à huit compagnies, tel qu'il existe maintenant. M. de Latour-Maubourg fit reprendre, en 1820, le nom de régiment; l'habit redevint bleu, avec couleur garance. M. de Bellune changea la couleur garance contre des séries de couleurs. Enfin, M. de Caux nous donna l'habit tel qu'il existe aujourd'hui. Le pantalon garance remplaça le bleu, qui avait lui-même remplacé le pantalon de tricot blanc. Je me borne à indiquer fort succinctement ces derniers changements, chacun de nous les ayant vus s'opérer sous ses yeux et à ses dépens.

 

Telles sont les différentes phases qu'a subies l'infanterie française jusqu'à nos jours. J'ai taché d'être bref autant que possible. Il y aurait un gros volume à faire pour indiquer seulement le sommaire des ordonnances, lois, décrets, circulaires, décisions, etc., qui ont organisé, désorganisé, formé, reformé, et même on peut dire bouleversé tour à tour l'infanterie, depuis François 1er jusqu'à nos jours. »

           

De Bonneval,

lieutenant au 20e de ligne.

 

DATES DES CRÉATIONS DE GRADES ET DE RÉGIMENTS

COMPOSITION D’UN BATAILLON, A DIVERSES ÉPOQUES, DEPUIS LOUIS XIV

 

 

Source: De Bonneval, “Origine, recrutement, formation et organisation de l’infanterie Française, depuis le commencement de la monarchie - formation et organisation des régiments”, in ‘Journal de l‘Armée’, Tome 2. (Paris 1834) pp. 167 – 174.

© Geert van Uythoven