INSTRUCTION DU GRAND FRÉDÉRIC,

POUR

L'ARTILLERIE DE SON ARMÉE

 

Le roi Frédéric, au général-major de Holzendorf

 

[ English translation below ! ]

Edited and translated by Geert van Uythoven

« Potsdam, le 10 mai 1782

 

Mon cher général-major de Holzendorf, je suis parfaitement satisfait de votre zèle pour mettre mon artillerie sur un pied respectable; mais j'ai eu occasion de remarquer, dans mes campagnes précédentes, qu'elle était mal dirigée par ses officiers, et que ces derniers, soit par préjugés, soit par défaut de jugement ou même par lâcheté, commettaient des fautes d'une nature tellement grave, que pour les maintenir dans le devoir, j'ai été souvent forcé de placer des détachements de cavalerie derrière les batteries d'artillerie. Vous aurez donc à inculquer avec soin, à vos officiers, les principes ci-après détaillés, et à tenir la main à ce qu'ils soient ponctuellement suivis pendant les manœuvres, afin qu'officiers et soldats s'en pénètrent également. Je suis votre affectionné Roi.

 

Instruction pour mon artillerie sur la manière de diriger ses feux dans l'occasion.

 

Les dispositions préparatoires d'une bataille, en vue de l'ennemi, prennent ordinairement trois à quatre heures, selon la conformation du terrain, la position de l'ennemi et les obstacles qu'il faut vaincre avant de pouvoir l'aborder. L'artillerie commet une grande faute lorsqu'elle commence son feu dès le moment qu'elle aperçoit l'ennemi ou qu'elle croit pouvoir l'atteindre. Ni le parti attaquant ni le parti attaqué ne peut redouter une pareille canonnade qui est presque toujours sans résultat. Le parti attaqué épuise ses munitions en pure perte, et celui qui attaque, non-seulement éprouve le même inconvénient, mais encore il paralyse par ce moyen la célérité de ses évolutions, donnant ainsi à son ennemi le temps et l'occasion d'opposer de nouveaux obstacles à son adversaire, et d'annuler ses dispositions d'attaque.

 

J'ai presque toujours remarqué, dans mon artillerie, cette précipitation dont il est question. Je n'ignore pas que la demande intempestive des officiers d'infanterie et des pelotons de cette arme, qui sont à proximité, provoque cet état de choses; je sais même que les officiers d'artillerie, pour s'insinuer dans les bonnes grâces de l'infanterie, ou pour montrer de la bravoure, font feu tant qu'ils peuvent, et jusqu'à ce qu'ils aperçoivent enfin que la moitié de leurs munitions est épuisée; il eu résulte que, de peur d'en manquer le feu se ralentit précisément au moment où il faudrait qu'il redoublât d'activité. Parfois même le général en chef, ou tout autre commandant de troupes, s'oublie au point d'ordonner le feu avant qu'il ne soit temps, dans la seule vue l'étourdir les siens et sans songer aux suites funestes qui peuvent en résulter; dans ce cas les officiers d'artillerie doivent à la vérité obéir à cet ordre, mais tirer le plus lentement possible, et s'attaquer à viser et à pointer avec la dernière justesse pour qu'au moins tous les coups ne soient pas perdus. La canonnade, avant l'attaque générale, n'est excusable que lorsque le général en chef veut attirer l'attention de l'ennemi sur un certain point pour lui masquer d'autres mouvements.

 

Ce n'est qu'à une distance de six à sept cents pas de l'ennemi que la canonnade doit commencer; les boulets doivent alors se succéder avec rapidité et sans interruption jusqu'à petite portée; car le boulet, à une distance rapprochée, perce non-seulement toutes les lignes opposées; mais le sifflement et le bruit qu'il occasionne causent une secrète terreur dans les troupes ennemies, ce qui, joint aux cris des blessés et des mourants, fait naître une sensation bien plus forte qu'un coup de mitraille tiré à une distance éloignée. Ce n'est d'ailleurs que rarement que l'ennemi tiendra contre une canonnade à quatre-vingts ou cent pas bien dirigée; et si, malgré toute attente, il tenait encore, quelques coups de mitraille en verraient promptement la fin.

 

Il faut que vous fassiez bien comprendre à vos officiers qu'ils ne doivent jamais tirer à mitraille à plus de cent pas, car, au-delà de cette distance, les balles s'étendent et se dispersent; beaucoup d'entre elles restent à terre en-deçà, d'autres passent par-dessus la tête de l'ennemi, et un très-petit nombre frappe au but.

 

Lorsqu'une cavalerie ennemie attaque un des flancs ou menace d'enfoncer tout autre point de la ligne, on ne doit commencer la canonnade au boulet qu'à huit ou neuf cents pas au plus; il faut dans ce cas ajuster avec précision et tirer avec vitesse. Ordinairement les officiers et soldats de l'infanterie, aussitôt qu'ils aperçoivent de la cavalerie, crient à l'artillerie de tirer sus à mitraille, et l'artillerie fait très-complaisamment ce qu'on lui demande; vos officiers ne doivent pas se laisser entraîner par ces clameurs, mais ils doivent continuer tranquillement à tirer à boulet aussi long-temps qu'ils espèrent avoir le temps de décharger à mitraille et de lâcher cette dernière bordée à cinquante ou soixante pas. Il faut aussi que vous exerciez vos canonniers d'avance, au tir successif et par moitié (c'est-à-dire par pièces paires et impaires), afin que la batterie soit toujours suffisamment garnie de feux. Les coups isolés ne mettent pas l'ennemi en désordre et n'arrêtent point sa marche. L'officier qui, dans une semblable occasion, gardera tout son sang-froid, non-seulement ne risquera pas de perdre ses pièces, mais encore il n'aura pas à craindre que la cavalerie parvienne à ses fins, car cette dernière ne pourra franchir au galop un espace de plus de deux cents pas sans se désunir dans une minute de temps. En admettant actuellement que cette cavalerie essuie des boulets à huit cents pas, et que chaque pièce tire quatre coups par minute, il en résulte qu'une batterie de dix pièces aura tiré au moins cent quarante à cent cinquante coups avant que d'en venir à la mitraille, car la cavalerie ne se mettra pas au galop à huit cents pas, mais elle prendra le trot d'abord, le petit galop ensuite, et enfin le grand galop en lâchent toutes brides. Il s'ensuit que, si l'artillerie dirige bien ses coups, la cavalerie n'aura guère envie de l'approcher à cinquante pas et de tâter de la mitraille.

 

Je recommande spécialement à vos officiers de conserver, dans ces sortes d'occasion, toute leur présence d'esprit afin de ne pas abandonner leurs pièces par trop de prudence, et de ne pas les perdre par trop de précipitation, laissant ainsi l'infanterie sans appui, et la forçant elle-même à la retraite.

 

Il me reste encore à mentionner deux fautes capitales que commettent presque toutes les artilleries, c’est-à-dire:

1) Qu'elles aiment à diriger préférablement leurs coups sur les artilleries adverses pour les démonter et les forcer au silence.

2) Qu'elles choisissent les hauteurs les plus élevées du champ de bataille afin de s'assurer une plus longue portée.

 

Relativement au premier objet vous devez mettre toute votre attention à diriger vos feux exclusivement sur les lignes d'infanterie pour les désunir, les rompre et mettre obstacle à leur marche, afin de les empêcher par ce moyen d'exécuter leurs mouvements avec ordre et ensemble. Une fois ce but atteint, l'infanterie sera promptement battue, et les batteries ennemies se tairont d'elles-mêmes et tomberont bientôt entre vos mains.

 

Quant au deuxième préjugé, de placer les pièces sur les hauteurs, tout le monde conviendra sans peine qu'il s'agit moins de tirer au loin que de faire effet; or quand même un boulet, tiré à une grande distance, frapperait dans une ligne ennemie, son effet ne pourrait être ni meurtrier ni décisif à cause de la trajectoire qu'il décrit; les autres lignes, placées derrière, n'en auraient d'ailleurs rien à redouter, puisque, tombé devant la première ligne sur un terrain mou, il s'y  enfoncerait; tombé sur un terrain dur, il passerait par-dessus, et s'il frappait enfla juste au but, il ne détruirait que le seul point de mire, ce qui, au surplus, ne serai que l'effet d'au simple hasard.

 

Si, nonobstant ces remarques, vous trouvez convenable, à cause de l'aspect du terrain, de placer vos pièces sur les hauteurs, elles ne doivent jamais être élevées à plus de vingt pas au-dessus de la ligne horizontale ou du niveau des hauteurs qui vous environnent.

 

A moins que les circonstances ne l'ordonnent impérieusement, il ne faut jamais tirer par-dessus votre infanterie, mais plutôt avancer avec elle; car, malgré toute absence de danger, il y aura des soldats qui seront intimidés par le bruit des boulets passant sur leurs têtes; chaque coup leur fera incliner la partie supérieure du corps, et la marche en sera retardée.

 

Enfin votre règle principale doit être d'éviter le plus possible les tirs courbes, et de préférer les coups de plein fouet, à moins que le terrain ne présente des fossés, des défilés ou des monticules; car le tir horizontal manque rarement son effet, et perce à une distance rapprochée toutes les lignes de vos adversaires.

 

Quoiqu'il n'ait été question dans cette instruction que des pièces de canon, on peut appliquer aux obusiers presque tout ce qui a été dit précédemment, à l'exception néanmoins que les obusiers, à cause de leur plus grand calibre, peuvent lancer la mitraille à une distance plus éloignée et préférablement aux canons. Ils peuvent être placés sur des hauteurs, afin de tirer des coups à ricochets sur les épaulements, et autres retranchements; mais, en plaine, et surtout à une distance qui n'est pas trop grande, il faut que vous vous serviez également des boulets chassés à plein fouet.

Frédéric »

 

XXXXXXXXXX

 

Source: Anonymous, “Instruction du Grand Frédéric, pour l’artillerie de son armée”, in ‘Le Spectateur Militaire’, Tome 4. (Paris 1828) pp. 55-60.

 

 

 

INSTRUCTIONS OF FREDERIC THE GREAT

FOR

THE ARTILLERY OF HIS ARMY

 

King Frederic, to major-general von Holzendorf

 

 

Potsdam, 10 May 1782

 

“My dear major general von Holzendorf, I am perfectly satisfied with your zeal to place my artillery on a sizeable foot; but I had the occasion to note, in my preceding campaigns, that it was badly directed by its officers, and that the latter, either by prejudices, or owing to lack of judgement or even by cowardice, made faults of a so serious nature, making it impossible to maintain them in service. I was often forced to place detachments of cavalry behind the artillery batteries. You will have thus to inculcate carefully, with your officers, the principles detailed hereafter, and to hold them in hand so that they are punctually following these during the manoeuvres, so that officers and soldiers as well are convinced by it. I am your affectionate King.

 

Instruction for my artillery about the way of directing its fire on the occasion

 

The preparatory provisions for a battle, in front of the enemy, usually take three to four hours, according to the conformation of the ground, the position of the enemy and obstacles which have to be to overcome before being able to advance on him. The artillery makes a huge mistake when it starts to fire the moment that it sees the enemy or that it believes him to be in range. Neither the side attacking nor the attacked side has to fear a similar cannonade which is almost always without result. The attacked side not only exhausts its ammunition to no purpose, and that which attacks suffers the same disadvantage, but it still will paralyse by this means the celerity of its evolutions, giving thus its enemy time and the occasion to erect new obstacles to its adversary, and to nullify its preparations for attack.

 

I almost always noticed, in my artillery, this behaviour in question. I am not unaware of that the inopportune request for this by the infantry officers and the platoons of this weapon, which are in the vicinity, causing this state of affairs; I even know that the artillery officers in order to receive praise of the infantry, or to show bravery; fire as long as they can, and until they finally conclude that half of their ammunition is expended; it has the result that fire is lacking or slowing down precisely at the time when it would be necessary that it redoubled activity. Sometimes even general-in-chief, or others commanding the troops, forgets himself at the moment of ordering to open fire before it is time, without thinking about the disastrous results which can result from it; in this case the artillery officers must in all truth obey this order, but fire as slowly as possible, trying to aim and point the guns with the utmost accuracy so that at least all the shots fired are not lost. A cannonade, well before the general attack commences, is only excusable when the general-in-chief wants to draw the attention of the enemy to a certain point to mask other movements to him.

 

It is only at a distance of six to seven hundred paces of the enemy that the cannonade should commence; the roundshot must then follow one another speedily and without interruption until close range; because the roundshot, fired at close range, pierces not only all opposite lines; but the whistle and the noise that they cause, cause a hidden terror among the enemy troops which, joined by the cries of the wounded and dying, causes a feeling much stronger than the blood drawn by grapeshot at short range. Besides, only seldom the enemy will stand up against a cannonade at eighty or hundred paces when well directed; and if, despite everything else, they still hold on, some charges of grapeshot would see promptly the end of it.

 

It is necessary that you make well clear to your officers that they should never fire with grapeshot at distances over one hundred paces, because, beyond this distance, the balls extend and disperse; much of them with stuck into the ground on this side, others pass over the heads of the enemy, and only a very small number will hit their target.

 

When enemy cavalry attacks one of the flanks or threatens to pierce any other point of the line, one should start the cannonade with roundshot only at eight or nine hundred paces at the maximum; it is necessary in this case to adjust with precision and to fire with speed. Usually the officers and infantrymen, the moment that they see cavalry, shout to the artillery to fire on these with grapeshot, and the artillery very obligingly does what one asks him; your officers should not let themselves be involved by such clamours, but they must quietly continue to fire with roundshot a long time as they have all hopes to have enough time to discharge with grapeshot and to let loose the last broadside at fifty or sixty paces. It is also necessary that you exert your gunners in advance, to fire successively and per half battery (i.e. by even and odd pieces), so that the battery is always sufficiently furnished with charges. Isolated shots do not put the enemy in disorder and do not stop its advance. The officer who, in a similar occasion, will keep all his calmness; not only he will not likely lose his pieces, but in addition he will not have to fear that the cavalry arrives at his position, because the latter will not be able to cross at the gallop a space of more than two hundred paces without disordering themselves in one minute of time. By currently admitting that this cavalry will begin to suffer from roundshot at eight hundred paces, and that every piece will fire four shots per minute, it results from this that a battery of ten pieces will have fired at least a hundred and forty to a hundred and fifty shots before changing from roundshot to grapeshot, because the cavalry does not cover the whole eight hundred paces in a gallop, but will trot initially, then the small gallop, and finally the full gallop depriving them of all supports. It follows from this that, if the artillery direct its fire well, the cavalry will hardly want to approach it within fifty paces and suffer grapeshot.

 

I especially recommend to your officers to preserve, in these kinds of occasion, all their presence of mind in order not to give up their pieces by too much prudence, and not to lose them by too much precipitation, thus leaving the infantry without support and forcing them to retire.

 

It still remains me to mention two capital mistakes which almost all the artilleries makes, i.e.:

1) That they preferably like to direct their fire on opposing artillery to dismount them and to silence it;

2) That they choose the highest heights of the battlefield in order to secure a longer range.

 

Regarding the first subject, you must pay all your attention to direct your fires exclusively at the lines of infantry in order to disorder them, break them and put obstacle to their advance, in order to prevent them by this means of carrying out their movements with order and co-ordinated. Once this goal is reached, the infantry will promptly be defeated and the enemy batteries will fall silent successively and will fall soon in our hands.

 

As for the second prejudice, to position the pieces on the heights, everyone will be convinced above all doubt that there is no question about it that firing at long distances will only have small effect; nevertheless however a roundshot, fired at a long distance, when it would strike into an enemy line, its effect could be neither fatal nor decisive because of the trajectory which it describes; the other lines, placed behind, beside that would not have anything to fear of it since, fallen in front of the first line on soft ground, it would be buried there; fallen on hard ground it would pass over, and if it struck would affect just the target, it would destroy only the point of impact, which, overall, will only have a small change of any effect at all.

 

If, despite these remarks, you find it suitable, because of the aspects of the terrain, to place your pieces on the heights, they should never be placed higher than twenty paces above the horizontal line or the level of the heights which surround you.

 

Except for when dictated by the circumstances, one never should fire over your own infantry, but rather advance with her; because, despite every absence of danger, there will be soldiers who will be intimidated by the noise of the roundshot passing over their heads; each shot will make them lower the higher part of the body, and their march will be delayed by it.

 

Finally, your principal rule should be to avoid curved shots as much as possible, and to prefer the direct shots, unless the ground does not present ditches, defiles or hills; because the horizontal firing seldom misses its effect, and bears at a distance much closer to all the lines of your adversaries.

 

Though this instruction means to speak with pieces about cannon only, one can apply to howitzers almost everything that was said previously, except nevertheless that the howitzers, because of their bigger calibre, can fire grapeshot at a greater distance and more preferably then cannon. They can be placed on heights, in order to fire their shots with ricochettes on the shoulders and other retrenchments; but, in general, and especially at a distance which is not too great, it is necessary that you also accustom yourselves of firing the shots with full force.

Frederic”

 

© Geert van Uythoven