ESSAI SUR LES MANŒUVRES DES VOLTIGEURS
par
Général Le Couturier
Composed by Geert van Uythoven
« Tout change avec
le temps. La tactique militaire éprouva aussi des modifications vers la fin du
siècle dernier. Turenne et le grand Condé, à la tête de trente à quarante mille
hommes, livraient dans une campagne deux ou trois batailles ou combats
longuement médités. Ils se préparaient à ces grandes actions par des calculs
stratégiques et de mures réflexions sur leur échiquier. Arrivés sur la terrain,
ils faisaient leurs dispositions comme sur un champ d'exercice. Rarement
l'ennemi en troublait l'ordre. Une bataille rangée était un grand duel dans
lequel un certain point d'honneur imposait en quelque sorte l'obligation de
donner à son adversaire le loisir de se mettre en garde. Exemple, Fontenoi, et
ces mots que l'histoire met dans la bouche des Anglais: A vous, messieurs
les Français!
Une guerre d'opinion
s'alluma en 1792; généraux et soldats, presque tous étaient inexpérimentés,
mais tous étaient également électrisés par l'amour de la patrie, et animés du
désir d'empêcher l'étranger de s'immiscer dans nos affaires de famille. Cet
enthousiasme ne pouvait s'accommoder de la sage lenteur de la vieille tactique,
qui d'ailleurs contrastait avec le caractère vif et impétueux du militaire
français. La manière d'aborder l'ennemi dut changer. On adopta celle qui parut
la plus prompte, la plus décisive, et qui exigeait le moins d'instruction. 0n
fit une guerre irrégulière, une guerre de tirailleurs. Ce genre nous convient
mieux qu'à quelque peuple que ce soit. Le Français intelligent et remuant sait
se battre isolément; il profite de ses avantages, fait naître des chances
heureuses, et se tire d'un danger où périrait un homme lourd, un automate
passif.
La nouvelle méthode de combattre
donna l'idée d'augmenter le nombre des troupes légères. Au lieu de douze
bataillons de chasseurs à pied, on eut jusqu'à trente-trois demi-brigades
(quatre-vingt dix-neuf bataillons) d'infanterie légère, et plus tard on mit
encore à la gauche de chaque bataillon de ligne une forte compagnie de
voltigeurs. Il est vrai de dire que cette organisation n'eut pas seulement pour
but de multiplier les éclaireurs. Elle tendait aussi à utiliser les hommes
d'une très-petite taille, à leur donner une considération que leur stature
semblait leur refuser, finalement à niveler les rangs des compagnies de
fusiliers. Quiconque a servi conviendra que les troupes depuis 1792 jusqu'en
1815, légères, tant à pied qu'à cheval, ont fortement contribué au gain des batailles
mémorables qui ont immortalisé nos glorieuses armées.
Quelques personnes, se
demandent comment il se fait qu 'en créant autant de corps destinés à
tirailler, éclairer ou flanquer, on n'ait pas songé à rédiger un règlement de manœuvres
et évolutions appropriées au genre de leur service. Jusqu'à ce jour infanterie
légère et infanterie de ligne, hussards et cuirassiers, n'ont eu qu'un seul et
même règlement. A-t-on pensé que la courte instruction sur le service des
troupes légères en campagne suffisait à l'enseignement d'un mode de guerre, que
je dirais le plus naturel, si la guerre était dans la nature? Il est en effet
si simple que l'intelligence peut suppléer au défaut de la règle, et que
quelques sages avis, donnés par écrit ou verbalement, valent mieux que des
évolutions artistement décrites et compassées.
Quoi qu'il en soit, je
partage assez la manière devoir de M. le Lieurre de l'Aubépin, qui demande
qu'on habitue en temps de paix les troupes légères à certains mouvements
qu'elles seront dans le cas d'effectuer à la guerre. Ce ne sera pas tout à fait
une nouveauté, car on a vu souvent des officiers de cette arme, préludant aux
combats, s'exercer, quand le terrain le leur permettait à lancer des compagnies
en tirailleurs, à les rallier et à les disperser de nouveau. Mais le
gouvernement n'a probablement pas cru qu'il fût bien nécessaire de donner aux
chasseurs et voltigeurs un livret de commandement particulier. Quelques légères
variantes ou additions faites au grand règlement sur les manœuvres, ont paru
suffire. En effet dès qu'on sait manier un peloton en ligne, on peut le
conduire en tirailleurs. Je n'en fournirai qu'une seule preuve.
S'agit-il de marcher à
l'ennemi et d'engager une action? Le général, long-temps avant de se trouver en
présence, couvre son front d'une forte ligne de tirailleurs. Pour cela il fait
avancer des bataillons d'infanterie légère ou des compagnies de voltigeurs
seulement. Ses corps de bataille se forment en colonnes d'attaque, ou en
colonnes à distance entière, à distance de sections, ou serrées en masse, et
soutiennent naturellement la ligne des tirailleurs.
Comment ces tirailleurs
se mettent-ils en action? Supposons que des pelotons aient été détachés de
leurs bataillons respectifs; leurs chefs commandent d'après l'ordonnance: Sur
trois rangs, bordez la haie; et dès que cet ordre est exécuté, ils
ajoutent: En avant, en tirailleurs, marche! Les hommes prévenus d'avance
qu'ils doivent s'espacer à dix, quinze ou vingt pas de distance de l'un à
l'autre, s'aligner, s'étendre et se suivre de l'œil autant que possible, n'ont
qu'à faire usage de leur intelligence et à se laisser diriger par leurs officiers
et leurs sous-officiers.
Quand le général voudra
démasquer son front ou ses batteries pour commencer les feux de ligne, il
enverra l'ordre aux tirailleurs de se rallier sur les flancs de ses colonnes,
et de chercher ensuite à déborder l'ennemi en marchant sur la double
perpendiculaire de la ligne de bataille.
Si on suppose au
contraire que l'ennemi vienne à notre rencontre, et refoule la ligne do nos
tirailleurs, que doivent-ils faire? Reculer en combattant, appuyer à droite ou
à gauche, pour éviter le danger de se trouver sous le feu de la ligne, se
rallier derrière elle, ou défendre ses flancs?
Or, je le demande, pour
remplir cette tâche, a-t-on grand besoin d'être un habile manœuvrier? Dans ce
métier un braconnier hardi ne vaudrait-il pas tout autant qu'un voltigeur bien
discipliné? Le point capital, quand on est en tirailleurs, c'est de marcher à
la même hauteur; les braves s'aventurent quelquefois avec trop de témérité;
d'autres moins courageux restent volontiers en arrière, et n'affectent pas
moins de brûler beaucoup de cartouches. Il résulte du défaut d'ensemble que la
balle destinée à un ennemi, atteint un compatriote, que la ligne mal garnie est
enfoncée, et que le pusillanime fuit plus vite que son camarade qui le
devançait de cent pas.
Ne serait-il pas à propos
de faire un choix de soldats et même d'officiers pour les troupes légères? S'il
n'y a pas égalité de courage et de force physique chez les uns, si les autres
n'allient pas au même degré la prudence à la hardiesse, on n'aura que de
mauvaises compagnies de voltigeurs, ou de médiocres bataillons d'infanterie
légère. Quant à l'instruction, celle de la ligne est la première qu'ils doivent
recevoir. On peut y ajouter quelques exercices qui leur soient particuliers.
Des déploiements de tirailleurs, effectués sur un glacis, et par un petit
peloton des voltigeurs, ont quelque chose de gêné, de rétréci, qui les rend
presque ridicules. Pour que le simulacre d'une attaque ait quelque chose
d'imposant, il faut pouvoir lancer un bataillon dans une plaine, coupée par des
fossés et des haies, ou dans un bois un peu profond, et le faire suivre par
deux autres formés en colonnes. Alors un certain désordre vaut peut-être mieux
qu'un ordre trop régulier. Si on laisse quelque chose au libre arbitre du
tirailleur, vous le verrez s'empresser de gagner un fossé, une haie, une maison
pour s'abriter. Là il attendra ceux qui, marchant en plaine et à découvert,
avancent moins promptement.
Puisqu'on suppose
toujours qu'une ligne de tirailleurs est soutenue par des masses (et il y
aurait ignorance totale du métier de la guerre à ne pas le faire), à quoi bon
morceler les compagnies ou les bataillons pour leur former de petites réserves?
A quoi bon avoir une seconde ligne pour remplacer la première? J'ai vu relever
des tirailleurs après deux ou trois heures de combat. Des troupes fraîches se
portaient en colonne sur la ligne, s'y déployaient, et commençaient le feu. Les
autres se retiraient peu à peu, allaient se réunir, se reposer, et restaient en
réserve.
Ce que nous avons
pratiqué avec succès peut se faire encore. Mais ce n'est pas une raison pour ne
point accueillir favorablement l'ouvrage que vient de publier le
lieutenant-colonel du 3e régiment de ligne, sous le titre d'Essai sur les
manœuvres des voltigeurs. On voit qu'il a creusé sa matière et approfondi
son sujet. Qu'il nous permette cependant de dire que si une brochure de cent
trente pages, ornée de dix planches, n'est qu'un essai, le règlement complet
sur les évolutions spécialement affectées aux voltigeurs, deviendra bien
volumineux, et cependant il ne dispensera pas de connaître celles de
l'infanterie. Quoi qu'il en soit, tout ce qui peut contribuer au
perfectionnement de l'art militaire méritant notre attention, nous nous
plaisons à payer un juste tribut d'éloges à l'auteur du livret que nous avons
sous les yeux.
Nous convenons avec lui
que « tout ce qui petit développer l'intelligence du soldat, lui faire
envisager les différentes positions dans lesquelles il combattra isolement,
l'habituer à obéir avec scrupule aux commandements et signaux qui lui
parviendront, quand il ne sera plus immédiatement sous l’œil de ses chefs,
tendra sans contredit à son perfectionnement comme homme de guerre. » Aussi
trouvons-nous excellente l'instruction sur le service des troupes légères en
campagne: mais le mécanisme de nos manœuvres les plus simples suffit, à notre
avis, pour déployer et rallier des tirailleurs. C'est aux officiers à empêcher
tout mélange, désordre ou confusion: or ils l'empêcheront par des
avertissements, par une surveillance active, beaucoup mieux que par des
commandements et des sonneries.
M. de l'Aubépin craint
que les détails d'exécution, dans lesquels il entre, ne semblent minutieux au
premier aperçu. Il opère en effet sur une si petite fraction de troupes, qu'il
serait tenté de regarder comme superflue la peine qu'il se donne de diviser et
compasser les parcelles de son peloton. Un vieux guerrier ne se représente pas
une compagnie de voltigeurs agissant isolement ailleurs qu'en découverte ou en
reconnaissance. Dans ces cas ou ne la dissémine point; on en détache quelques
hommes pour l'éclairer, et on tient les autres dans sa main. Dès qu'une
compagnie n'est que l'avant-garde d'un corps plus nombreux, la plupart des
précautions qu'indique l'auteur de l'Essai ne la regardent plus. C'est à
l'officier commandant le gros de la troupe à les prendre. M. de l'Aubépin sort
donc de son plan dès qu'il fait relever une compagnie par une autre: il s'en
écarte bien plus encore, dès qu'il applique à un bataillon toutes les manœuvres
qu'il propose de faire exécuter par les compagnies de voltigeurs. il ne faut
plus qu'il intitule son projet de règlement; Essai sur les manœuvres des
voltigeurs, mais bien: Essai sur les manœuvres de l'infanterie légère,
car nous ne connaissons ni bataillons ni régiments de voltigeurs.
De grandes bandes de
tirailleurs, pour me servir de son expression, ne sont pas destiné es à
manœuvrer symétriquement comme des lignes de bataille, des colonnes ou des
masses. Ce ne sera pas l'intonation de commandements prescrits qui les
dirigera. Leur marche ressemble à une battue, à une chasse; elle admet peu de
régularité. Vouloir y en introduire beaucoup, c'est nu ire au succès. L'audace
de quelques hommes, qui se laissent emporter par leur intrépidité, décide
souvent une victoire. Ce n'est pas sans motif que jadis on se servait du mot
d'enfants perdus. Si les éclaireurs ne sont pas positivement perdus, ils sont
au moins fort compromis. Il faut qu'on en expose quelques-uns pour le salut de
tous. Oui, certes, on doit redouter la confusion, et cependant qui de nous
ignore qu'elle est le résultat infaillible d'une charge poussée à fond? On ne
s'en effraiera donc que raisonnablement: on fera battre le ralliement à propos,
mais pas trop tôt, si on veut profiter de son avantage. Ce n'est pas tout de
savoir vaincre, il faut encore savoir user de la victoire.
Pour ménager des moyens
de retrace aux voltigeurs, il suffit de les échelonner, et d'être en mesure de
les recueillir, s'ils sont forcés de céder du terrain. Je n'approuverais pas
l'idée de les faire rentrer en passant par les intervalles qui séparent les
régiment ou bataillons, bien moins encore par les créneaux des compagnies; ce
passage est trop dangereux. En effet, peut-on répondre de retenir le feu des
masses, jusqu'à ce que leur front soit découvert ? Serait-il prudent d'attendre
la rentrée des tirailleurs quand l'ennemi les pousse l'épée dans les reins? Le
7 brumaire an III, des carabiniers sortant des bois de Kirkempolland, et
débouchant dans la plaine, en face de deux bataillons de leur régiment, furent
accueillis par un feu de file qui les refoula dans le bois, et les contraignit
de faire un long détour pour gagner les flancs du corps dont ils couvraient la
retraite.
0n a toujours prescrit
aux tirailleurs de se replier promptement, même à toutes jambes, s'ils étaient
trop rudement ramenés, et de se diriger vers les flancs des colonnes. Cette
méthode est la seule bonne, puisqu'elle met les lignes à même de combattre et
de résister. Si on faisait marcher en avant les corps de bataille, on prendrait
les tirailleurs entre deux feux; si on les renforçait par d'autres tirailleurs,
on se priverait d'une partie de ses forces en augmentant la confusion: enfin,
si on attendait qu'ils se fussent écoulés par les intervalles et créneaux, on
aurait l'ennemi sur les bras avant d'avoir tiré un coup de fusil.
Une attention qu'un
général doit avoir, c'est de donner, autant que faire se peut, au tirailleur à
pied son tirailleur à cheval. Lorsque ces deux armes combinent bien leurs
efforts, elles se prêtent un mutuel appui, et les déroutes deviennent rares.
Les Allemands se
départent moins de ce sage principe que les Français. Nos hussards ne se font
pas voir sur toutes les crêtes et dans tous les fourrés comme les Hongrois.
Nous sommes tantôt trop économes, et tantôt trop prodigues de notre cavalerie.
J'aimerais assez que, pour la durée de la guerre, on réunît l'infanterie et la
cavalerie légères en légions, brigades ou divisions d'avant-garde. En 1792, la
légion de Luckner, dont je faisais partie, était composée de deux bataillons,
de quatre escadrons et d'une demi-batterie légère. Le service de tirailleurs se
faisait avec accord, avec fraternité; on se protégeait réciproquement. Les
chasseurs se seraient crus déshonorés si les uns avaient laissé les autres dans
l'embarras. En plaine, les chasseurs à cheval se retiraient les derniers, et
pendant ce temps-là les chasseurs à pied se préparaient à recevoir une charge
s'ils en étaient menacés; mais ils ne se formaient pas circulairement, faisant
face en dehors. Ils exécutaient la manœuvre prescrite par l'ordonnance,
c'est-à-dire qu'ils faisaient les dispositions contre la cavalerie. Une
compagnie peut les faire aussi exactement qu'un bataillon. La masse est petite,
à la vérité, mais compacte et forte, et on peut la faire mouvoir aisément. Un
cercle manquerait d'épaisseur et de solidité. Il serait bientôt rompu et mis
dans le plus grand désarroi. Pendant le blocus de Philippeville, en 1793, une
compagnie de carabiniers fit seule près d'une lieue en plaine, se retirant
devant un fort parti de dragons hollandais. Dix fois les dragons vinrent à la
charge, et dix fois ils tournèrent bride à l'approche de la petite tourelle
armée. La compagnie, formée sur six de hauteur, marchait par le troisième rang.
A chaque démonstration que le capitaine remarquait, il commandait rapidement: Peloton,
halte. Première section, face en tête, demi-tour à droite. Trois files
extérieures de droite, par le flanc droit, trois de gauche, par le flanc gauche
à droite et à gauche. Puis: Apprêtez armes, et le peloton restait
dans cette attitude. Les dragons, attirés jusque sous le canon de la place,
sans avoir osé charger à fond, furent forcés de lâcher leur proie.
Mais un capitaine,
quelque vigilant qu'il soit, n'a pas toujours le temps de rallier son monde.
Dans ce cas, les lieutenants et les sous-officiers doivent les réunir par
petits groupes, et les abriter derrière des buissons, des fossés, et profiter
de toutes les ressources que le terrain leur offre pour résister au choc de la
cavalerie, jusqu'à ce qu'on vienne à leur secours. Quelques-uns seront pris ou
sabrés, c'est le sort réservé aux défenseurs de la patrie.
Trop de prudence devient
timidité. Nous estimons que dans le service des tirailleurs il faut tenter un
peu la fortune qui favorise ordinairement l'audace. Nous n'adapterions donc pas
très-volontiers toutes les manœuvres auxquelles M. le Lieurre de l'Aubépin
désire qu'on exerce les voltigeurs: elles peuvent en général être considérées
comme autant d'entraves mises au cou- rage. Leur exécution ferait perdre un
temps précieux, et ne sauverait personne. Disons-le hardiment, il est des cas
où le seul moyen de salut est dans la vitesse de la course, et je ne rougis pas
de confesser que pendant quinze années de service dans l'infanterie légère, et
notamment aux carabiniers, j'en ai fait plus d'une fois l'expérience. Dans tous
les temps les hommes armés à la légère ont dû voltiger en avant, en arrière et
sur les flancs: il n'est pas honteux pour eux de se replier lestement, quand
ils ont fondu sur l'ennemi avec impétuosité.
Ce que j'ai trouvé de
remarquable et d'important dans l'ouvrage de M. de l'Aubépin, c'est la manière
de répartir les hommes dans le rang, et son chapitre sur le tir. On a toujours
eu soin de placer les caporaux à la droite et à la gauche des sections, au
premier et au troisième rangs. Les vieux soldais se trouvent tout naturellement
dispersés suivant l'ordre de leur taille. Cette recommandation n'est donc pas
neuve.
Mais nous avouerons avec
l'auteur que sous le rapport du tir, l'instruction militaire n'est pas assez
soignée. On doit apprendre au fusilier à juger la portée de son arme. C'est en
faisant tirer souvent à la cible, en indiquant à quelle distance on la plante,
en prescrivant de bien épauler et ajuster, de lâcher la détente sans relever ni
baisser le poignet gauche, qu'on formera d'habiles tireurs; l'infanterie légère
surtout en a besoin. Les vedettes ennemies les redoutent: en ligne il est
presque impossible d'ajuster; la fumée, dont on est enveloppé, dérobe à la vue
les bataillons opposés. Alors bien abattre son arme dans son créneau, coucher
en joue horizontalement, en inclinant tant soit peu le bout du canon, c'est
tout ce que peut faire un homme bien dressé. Tirailler c'est tout autre chose.
On se voir distinctement; on peut prendre son temps, puisqu'on n'est assujetti
à aucun commandement d'ensemble; on serait donc dénué d'intelligence et de
sang-froid, si on tirait avant d'avoir un homme à bonne portée, dans la
direction du bouton de mire. En général nous brûlons trop de poudre. Le
tirailleur se fait un mérite de revenir avec les lèvres bien noires et la
giberne vide: apprenons-lui de bonne heure que mieux vaut moins de bruit et
plus d'effet. Recommandons-lui, par-dessus toutes choses, de ne jamais se
permettre de faire feu lorsqu'il voit des camarades en avant de lui. Quoique
placés hors de la ligne sur laquelle il tire, le sifflement des balles, venant
de derrière eux et les dépassant, les inquiète et retarde leur marche. Combien
de fois d'ailleurs n'est-il pas arrivé qu'un tirailleur hardi ait été tue ou
blessé par un autre de sa nation! Leçon déplorable qu'on ne doit pas oublier!
M. de l'Aubépin a étudié
le métier des troupes légères, et il l'entend à merveille. Il y aurait de
l'injustice à blâmer son ouvrage, entrepris dans un but d'utilité. On peut,
sans inconvénient, adopter quelques-unes de ses manœuvres, et négliger les
autres comme superflues. En effet, à quoi bon ces sections échelonnées, ces
petites réserves, ces secondes lignes destinées à relevée les premières? Je le
répète, ce n'est pas à l'officier envoyé en tirailleur à s'en occuper; c'est à
celui qui l'y envoie. Si on lui donne vingt-cinq hommes, il doit engager le feu
avec les vingt-cinq rangés sur une seule ligne. C'est à son chef à le faire
soutenir par cinquante autres marchant en bataille, l'arme au bras.
On peut cependant
tirailler sur deux ou trois lignes, et voici comment on procède. Les compagnies
marchent à rangs ouverts et espacés; le premier rang se porte au pas accéléré à
quatre toises en avant et fait son feu: le second, imitant le même mouvement,
se fraie un chemin par les intervalles du premier, le dépasse de quatre toises
et tire; ensuite le troisième rang, traversant les premier et deuxième, va
tirer à son tour à égale distance. Durant ce temps, les deux autres rangs
chargent en avançant au pas ordinaire.
Ce mouvement peut
continuer tant que l'ennemi recule, ou n'est pas encore atteint. La retraite se
fait dans le même ordre et en sens inverse.
Nous avons l'habitude de
la formation sur trois rangs, et, à notre avis, c'est celle qui offre le plus
de sûreté. On ne voit pas de motifs de se former sur deux, à moins qu'on ne
veuille en imposer à l'ennemi en lui montrant un front plus étendu. Prendre le
troisième rang pour le détacher en tirailleurs, c'est ôter à un bataillon la
force de résister, s'il est assailli par la cavalerie; c'est y mettre le
désordre, tant à la sortie qu'à la rentrée. La confusion est moins grande si
l'on prend deux compagnies entières; mais on dira qu'on ne veut pas s'exposer à
perdre des compagnies entières. D'abord les carabiniers et voltigeurs, qui se
recrutent journellement sur les compagnies du centre, ne sont jamais perdus.
Néanmoins, craignez-vous d'exposer trop souvent vos hommes d'élite; prenez
alors un certain nombre de files par compagnie, et que ces files ne rentrent à
leur rang de bataille que dans des moment de repos, afin d'éviter que toute
déroute ne se propage dans la ligne de bataille. Des hommes façonnés au métier
des armes sauront se rendre utiles sur les flancs, ou se former en pelotons
provisoires, et s'établir momentanément à la droite ou à la gauche de leur
régiment. Le point principal est de prévenir les terreurs paniques que la
retraite précipitée des tirailleurs n'apporte que trop communément dans les
lignes. Une triste expérience nous a démontré que des corps peu aguerris se
débandaient à la vue des avant-gardes ramenées un peu chaudement. L'union fait
la force; il faut la maintenir à tout prix.
Je m'aperçois qu'au lieu
d'analyser et d'examiner le livre de M. de l'Aubépin, je me suis borné à faire,
à l'occasion de son ouvrage, quelques réflexions sur un service qui m'est
familier. Je lui en demande pardon; mais j'ai été donné par une idée tout à fait
opposée à la sienne. Il a longtemps médité sur les moyens de mettre de l'ordre
dans un genre de guerre qui en comporte peu. Ce qui de sa nature est irrégulier
se plie mal à la règle. L'infanterie doit manœuvrer; car une savante manœuvre
contribue puissamment au gain d'une bataille; mais les coureurs de l'armée sont
destinés à se montrer sur tous les points, à porter l'alarme en tous lieux.
Semblables aux Parthes, ils doivent lancer leurs traits en fuyant. Les Turcs
n'ont point de règlement de manœuvres. Un petit fanion rouge est porté par un
brave. Il court, il le plante, et la troupe se réunit à l'entour. S'il faut aux
tirailleurs quelques manœuvres spéciales, il ne leur en faut qu'un bien petit
nombre. Avancer et reculer méthodiquement; appuyer à droite ou à gauche, si le
cas l'exige; refuser au besoin l'une ou l'autre aile; déborder l'ennemi,
protéger les flancs de nos colonnes, signaler les dangers, c'est tout ce qu'on
a lieu d'attendre des éclaireurs, et tout cela ne saurait se faire avec mesure,
avec aplomb, comme un changement de front perpendiculaire sur l'extrémité d'une
des ailes d'une ligne de bataille.
Qu'il me soit permis, en
terminant cette discussion, d'émettre le vœu de voir établir entre ces deux
espèces d'infanterie une différence plus sensible. L'infanterie dite légère ne
devrait-elle pas avoir une organisation, une composition, une instruction et
des garnisons particulières? un recrutement, un armement, un uniforme et un
régime distincts? Le nombre et la force de ses bataillons ne devraient-ils pas
être calculés sur celui des bataillons de ligne, et proportionnés au genre de
service qu'on attend d'elle? Est-il prudent de lui donner des drapeaux en
campagne?
Reconnaissant mon
insuffisance pour décider ces questions, je les soumets à mes maîtres dans l'art
militaire. »
XXXXXXXXXXXXXX
Source: Général Le Couturier, “Sur
les manœuvres des voltigeurs”, in ‘Le Spectateur Militaire’, Tome 4. (Paris 1828) pp. 257 – 269.
© Geert van Uythoven