ESSAI SUR LES MANŒUVRES DES VOLTIGEURS

par Général Le Couturier

Composed by Geert van Uythoven

 

« Tout change avec le temps. La tactique militaire éprouva aussi des modifications vers la fin du siècle dernier. Turenne et le grand Condé, à la tête de trente à quarante mille hommes, livraient dans une campagne deux ou trois batailles ou combats longuement médités. Ils se préparaient à ces grandes actions par des calculs stratégiques et de mures réflexions sur leur échiquier. Arrivés sur la terrain, ils faisaient leurs dispositions comme sur un champ d'exercice. Rarement l'ennemi en troublait l'ordre. Une bataille rangée était un grand duel dans lequel un certain point d'honneur imposait en quelque sorte l'obligation de donner à son adversaire le loisir de se mettre en garde. Exemple, Fontenoi, et ces mots que l'histoire met dans la bouche des Anglais: A vous, messieurs les Français!

 

Une guerre d'opinion s'alluma en 1792; généraux et soldats, presque tous étaient inexpérimentés, mais tous étaient également électrisés par l'amour de la patrie, et animés du désir d'empêcher l'étranger de s'immiscer dans nos affaires de famille. Cet enthousiasme ne pouvait s'accommoder de la sage lenteur de la vieille tactique, qui d'ailleurs contrastait avec le caractère vif et impétueux du militaire français. La manière d'aborder l'ennemi dut changer. On adopta celle qui parut la plus prompte, la plus décisive, et qui exigeait le moins d'instruction. 0n fit une guerre irrégulière, une guerre de tirailleurs. Ce genre nous convient mieux qu'à quelque peuple que ce soit. Le Français intelligent et remuant sait se battre isolément; il profite de ses avantages, fait naître des chances heureuses, et se tire d'un danger où périrait un homme lourd, un automate passif.

 

La nouvelle méthode de combattre donna l'idée d'augmenter le nombre des troupes légères. Au lieu de douze bataillons de chasseurs à pied, on eut jusqu'à trente-trois demi-brigades (quatre-vingt dix-neuf bataillons) d'infanterie légère, et plus tard on mit encore à la gauche de chaque bataillon de ligne une forte compagnie de voltigeurs. Il est vrai de dire que cette organisation n'eut pas seulement pour but de multiplier les éclaireurs. Elle tendait aussi à utiliser les hommes d'une très-petite taille, à leur donner une considération que leur stature semblait leur refuser, finalement à niveler les rangs des compagnies de fusiliers. Quiconque a servi conviendra que les troupes depuis 1792 jusqu'en 1815, légères, tant à pied qu'à cheval, ont fortement contribué au gain des batailles mémorables qui ont immortalisé nos glorieuses armées.

 

Quelques personnes, se demandent comment il se fait qu 'en créant autant de corps destinés à tirailler, éclairer ou flanquer, on n'ait pas songé à rédiger un règlement de manœuvres et évolutions appropriées au genre de leur service. Jusqu'à ce jour infanterie légère et infanterie de ligne, hussards et cuirassiers, n'ont eu qu'un seul et même règlement. A-t-on pensé que la courte instruction sur le service des troupes légères en campagne suffisait à l'enseignement d'un mode de guerre, que je dirais le plus naturel, si la guerre était dans la nature? Il est en effet si simple que l'intelligence peut suppléer au défaut de la règle, et que quelques sages avis, donnés par écrit ou verbalement, valent mieux que des évolutions artistement décrites et compassées.

Quoi qu'il en soit, je partage assez la manière devoir de M. le Lieurre de l'Aubépin, qui demande qu'on habitue en temps de paix les troupes légères à certains mouvements qu'elles seront dans le cas d'effectuer à la guerre. Ce ne sera pas tout à fait une nouveauté, car on a vu souvent des officiers de cette arme, préludant aux combats, s'exercer, quand le terrain le leur permettait à lancer des compagnies en tirailleurs, à les rallier et à les disperser de nouveau. Mais le gouvernement n'a probablement pas cru qu'il fût bien nécessaire de donner aux chasseurs et voltigeurs un livret de commandement particulier. Quelques légères variantes ou additions faites au grand règlement sur les manœuvres, ont paru suffire. En effet dès qu'on sait manier un peloton en ligne, on peut le conduire en tirailleurs. Je n'en fournirai qu'une seule preuve.

 

S'agit-il de marcher à l'ennemi et d'engager une action? Le général, long-temps avant de se trouver en présence, couvre son front d'une forte ligne de tirailleurs. Pour cela il fait avancer des bataillons d'infanterie légère ou des compagnies de voltigeurs seulement. Ses corps de bataille se forment en colonnes d'attaque, ou en colonnes à distance entière, à distance de sections, ou serrées en masse, et soutiennent naturellement la ligne des tirailleurs.

 

Comment ces tirailleurs se mettent-ils en action? Supposons que des pelotons aient été détachés de leurs bataillons respectifs; leurs chefs commandent d'après l'ordonnance: Sur trois rangs, bordez la haie; et dès que cet ordre est exécuté, ils ajoutent: En avant, en tirailleurs, marche! Les hommes prévenus d'avance qu'ils doivent s'espacer à dix, quinze ou vingt pas de distance de l'un à l'autre, s'aligner, s'étendre et se suivre de l'œil autant que possible, n'ont qu'à faire usage de leur intelligence et à se laisser diriger par leurs officiers et leurs sous-officiers.

 

Quand le général voudra démasquer son front ou ses batteries pour commencer les feux de ligne, il enverra l'ordre aux tirailleurs de se rallier sur les flancs de ses colonnes, et de chercher ensuite à déborder l'ennemi en marchant sur la double perpendiculaire de la ligne de bataille.

 

Si on suppose au contraire que l'ennemi vienne à notre rencontre, et refoule la ligne do nos tirailleurs, que doivent-ils faire? Reculer en combattant, appuyer à droite ou à gauche, pour éviter le danger de se trouver sous le feu de la ligne, se rallier derrière elle, ou défendre ses flancs?

 

Or, je le demande, pour remplir cette tâche, a-t-on grand besoin d'être un habile manœuvrier? Dans ce métier un braconnier hardi ne vaudrait-il pas tout autant qu'un voltigeur bien discipliné? Le point capital, quand on est en tirailleurs, c'est de marcher à la même hauteur; les braves s'aventurent quelquefois avec trop de témérité; d'autres moins courageux restent volontiers en arrière, et n'affectent pas moins de brûler beaucoup de cartouches. Il résulte du défaut d'ensemble que la balle destinée à un ennemi, atteint un compatriote, que la ligne mal garnie est enfoncée, et que le pusillanime fuit plus vite que son camarade qui le devançait de cent pas.

 

Ne serait-il pas à propos de faire un choix de soldats et même d'officiers pour les troupes légères? S'il n'y a pas égalité de courage et de force physique chez les uns, si les autres n'allient pas au même degré la prudence à la hardiesse, on n'aura que de mauvaises compagnies de voltigeurs, ou de médiocres bataillons d'infanterie légère. Quant à l'instruction, celle de la ligne est la première qu'ils doivent recevoir. On peut y ajouter quelques exercices qui leur soient particuliers. Des déploiements de tirailleurs, effectués sur un glacis, et par un petit peloton des voltigeurs, ont quelque chose de gêné, de rétréci, qui les rend presque ridicules. Pour que le simulacre d'une attaque ait quelque chose d'imposant, il faut pouvoir lancer un bataillon dans une plaine, coupée par des fossés et des haies, ou dans un bois un peu profond, et le faire suivre par deux autres formés en colonnes. Alors un certain désordre vaut peut-être mieux qu'un ordre trop régulier. Si on laisse quelque chose au libre arbitre du tirailleur, vous le verrez s'empresser de gagner un fossé, une haie, une maison pour s'abriter. Là il attendra ceux qui, marchant en plaine et à découvert, avancent moins promptement.

 

Puisqu'on suppose toujours qu'une ligne de tirailleurs est soutenue par des masses (et il y aurait ignorance totale du métier de la guerre à ne pas le faire), à quoi bon morceler les compagnies ou les bataillons pour leur former de petites réserves? A quoi bon avoir une seconde ligne pour remplacer la première? J'ai vu relever des tirailleurs après deux ou trois heures de combat. Des troupes fraîches se portaient en colonne sur la ligne, s'y déployaient, et commençaient le feu. Les autres se retiraient peu à peu, allaient se réunir, se reposer, et restaient en réserve.

 

Ce que nous avons pratiqué avec succès peut se faire encore. Mais ce n'est pas une raison pour ne point accueillir favorablement l'ouvrage que vient de publier le lieutenant-colonel du 3e régiment de ligne, sous le titre d'Essai sur les manœuvres des voltigeurs. On voit qu'il a creusé sa matière et approfondi son sujet. Qu'il nous permette cependant de dire que si une brochure de cent trente pages, ornée de dix planches, n'est qu'un essai, le règlement complet sur les évolutions spécialement affectées aux voltigeurs, deviendra bien volumineux, et cependant il ne dispensera pas de connaître celles de l'infanterie. Quoi qu'il en soit, tout ce qui peut contribuer au perfectionnement de l'art militaire méritant notre attention, nous nous plaisons à payer un juste tribut d'éloges à l'auteur du livret que nous avons sous les yeux.

 

Nous convenons avec lui que « tout ce qui petit développer l'intelligence du soldat, lui faire envisager les différentes positions dans lesquelles il combattra isolement, l'habituer à obéir avec scrupule aux commandements et signaux qui lui parviendront, quand il ne sera plus immédiatement sous l’œil de ses chefs, tendra sans contredit à son perfectionnement comme homme de guerre. » Aussi trouvons-nous excellente l'instruction sur le service des troupes légères en campagne: mais le mécanisme de nos manœuvres les plus simples suffit, à notre avis, pour déployer et rallier des tirailleurs. C'est aux officiers à empêcher tout mélange, désordre ou confusion: or ils l'empêcheront par des avertissements, par une surveillance active, beaucoup mieux que par des commandements et des sonneries.

 

M. de l'Aubépin craint que les détails d'exécution, dans lesquels il entre, ne semblent minutieux au premier aperçu. Il opère en effet sur une si petite fraction de troupes, qu'il serait tenté de regarder comme superflue la peine qu'il se donne de diviser et compasser les parcelles de son peloton. Un vieux guerrier ne se représente pas une compagnie de voltigeurs agissant isolement ailleurs qu'en découverte ou en reconnaissance. Dans ces cas ou ne la dissémine point; on en détache quelques hommes pour l'éclairer, et on tient les autres dans sa main. Dès qu'une compagnie n'est que l'avant-garde d'un corps plus nombreux, la plupart des précautions qu'indique l'auteur de l'Essai ne la regardent plus. C'est à l'officier commandant le gros de la troupe à les prendre. M. de l'Aubépin sort donc de son plan dès qu'il fait relever une compagnie par une autre: il s'en écarte bien plus encore, dès qu'il applique à un bataillon toutes les manœuvres qu'il propose de faire exécuter par les compagnies de voltigeurs. il ne faut plus qu'il intitule son projet de règlement; Essai sur les manœuvres des voltigeurs, mais bien: Essai sur les manœuvres de l'infanterie légère, car nous ne connaissons ni bataillons ni régiments de voltigeurs.

 

De grandes bandes de tirailleurs, pour me servir de son expression, ne sont pas destiné es à manœuvrer symétriquement comme des lignes de bataille, des colonnes ou des masses. Ce ne sera pas l'intonation de commandements prescrits qui les dirigera. Leur marche ressemble à une battue, à une chasse; elle admet peu de régularité. Vouloir y en introduire beaucoup, c'est nu ire au succès. L'audace de quelques hommes, qui se laissent emporter par leur intrépidité, décide souvent une victoire. Ce n'est pas sans motif que jadis on se servait du mot d'enfants perdus. Si les éclaireurs ne sont pas positivement perdus, ils sont au moins fort compromis. Il faut qu'on en expose quelques-uns pour le salut de tous. Oui, certes, on doit redouter la confusion, et cependant qui de nous ignore qu'elle est le résultat infaillible d'une charge poussée à fond? On ne s'en effraiera donc que raisonnablement: on fera battre le ralliement à propos, mais pas trop tôt, si on veut profiter de son avantage. Ce n'est pas tout de savoir vaincre, il faut encore savoir user de la victoire.

 

Pour ménager des moyens de retrace aux voltigeurs, il suffit de les échelonner, et d'être en mesure de les recueillir, s'ils sont forcés de céder du terrain. Je n'approuverais pas l'idée de les faire rentrer en passant par les intervalles qui séparent les régiment ou bataillons, bien moins encore par les créneaux des compagnies; ce passage est trop dangereux. En effet, peut-on répondre de retenir le feu des masses, jusqu'à ce que leur front soit découvert ? Serait-il prudent d'attendre la rentrée des tirailleurs quand l'ennemi les pousse l'épée dans les reins? Le 7 brumaire an III, des carabiniers sortant des bois de Kirkempolland, et débouchant dans la plaine, en face de deux bataillons de leur régiment, furent accueillis par un feu de file qui les refoula dans le bois, et les contraignit de faire un long détour pour gagner les flancs du corps dont ils couvraient la retraite.

 

0n a toujours prescrit aux tirailleurs de se replier promptement, même à toutes jambes, s'ils étaient trop rudement ramenés, et de se diriger vers les flancs des colonnes. Cette méthode est la seule bonne, puisqu'elle met les lignes à même de combattre et de résister. Si on faisait marcher en avant les corps de bataille, on prendrait les tirailleurs entre deux feux; si on les renforçait par d'autres tirailleurs, on se priverait d'une partie de ses forces en augmentant la confusion: enfin, si on attendait qu'ils se fussent écoulés par les intervalles et créneaux, on aurait l'ennemi sur les bras avant d'avoir tiré un coup de fusil.

 

Une attention qu'un général doit avoir, c'est de donner, autant que faire se peut, au tirailleur à pied son tirailleur à cheval. Lorsque ces deux armes combinent bien leurs efforts, elles se prêtent un mutuel appui, et les déroutes deviennent rares.

 

Les Allemands se départent moins de ce sage principe que les Français. Nos hussards ne se font pas voir sur toutes les crêtes et dans tous les fourrés comme les Hongrois. Nous sommes tantôt trop économes, et tantôt trop prodigues de notre cavalerie. J'aimerais assez que, pour la durée de la guerre, on réunît l'infanterie et la cavalerie légères en légions, brigades ou divisions d'avant-garde. En 1792, la légion de Luckner, dont je faisais partie, était composée de deux bataillons, de quatre escadrons et d'une demi-batterie légère. Le service de tirailleurs se faisait avec accord, avec fraternité; on se protégeait réciproquement. Les chasseurs se seraient crus déshonorés si les uns avaient laissé les autres dans l'embarras. En plaine, les chasseurs à cheval se retiraient les derniers, et pendant ce temps-là les chasseurs à pied se préparaient à recevoir une charge s'ils en étaient menacés; mais ils ne se formaient pas circulairement, faisant face en dehors. Ils exécutaient la manœuvre prescrite par l'ordonnance, c'est-à-dire qu'ils faisaient les dispositions contre la cavalerie. Une compagnie peut les faire aussi exactement qu'un bataillon. La masse est petite, à la vérité, mais compacte et forte, et on peut la faire mouvoir aisément. Un cercle manquerait d'épaisseur et de solidité. Il serait bientôt rompu et mis dans le plus grand désarroi. Pendant le blocus de Philippeville, en 1793, une compagnie de carabiniers fit seule près d'une lieue en plaine, se retirant devant un fort parti de dragons hollandais. Dix fois les dragons vinrent à la charge, et dix fois ils tournèrent bride à l'approche de la petite tourelle armée. La compagnie, formée sur six de hauteur, marchait par le troisième rang. A chaque démonstration que le capitaine remarquait, il commandait rapidement: Peloton, halte. Première section, face en tête, demi-tour à droite. Trois files extérieures de droite, par le flanc droit, trois de gauche, par le flanc gauche à droite et à gauche. Puis: Apprêtez armes, et le peloton restait dans cette attitude. Les dragons, attirés jusque sous le canon de la place, sans avoir osé charger à fond, furent forcés de lâcher leur proie.

 

Mais un capitaine, quelque vigilant qu'il soit, n'a pas toujours le temps de rallier son monde. Dans ce cas, les lieutenants et les sous-officiers doivent les réunir par petits groupes, et les abriter derrière des buissons, des fossés, et profiter de toutes les ressources que le terrain leur offre pour résister au choc de la cavalerie, jusqu'à ce qu'on vienne à leur secours. Quelques-uns seront pris ou sabrés, c'est le sort réservé aux défenseurs de la patrie.

 

Trop de prudence devient timidité. Nous estimons que dans le service des tirailleurs il faut tenter un peu la fortune qui favorise ordinairement l'audace. Nous n'adapterions donc pas très-volontiers toutes les manœuvres auxquelles M. le Lieurre de l'Aubépin désire qu'on exerce les voltigeurs: elles peuvent en général être considérées comme autant d'entraves mises au cou- rage. Leur exécution ferait perdre un temps précieux, et ne sauverait personne. Disons-le hardiment, il est des cas où le seul moyen de salut est dans la vitesse de la course, et je ne rougis pas de confesser que pendant quinze années de service dans l'infanterie légère, et notamment aux carabiniers, j'en ai fait plus d'une fois l'expérience. Dans tous les temps les hommes armés à la légère ont dû voltiger en avant, en arrière et sur les flancs: il n'est pas honteux pour eux de se replier lestement, quand ils ont fondu sur l'ennemi avec impétuosité.

 

Ce que j'ai trouvé de remarquable et d'important dans l'ouvrage de M. de l'Aubépin, c'est la manière de répartir les hommes dans le rang, et son chapitre sur le tir. On a toujours eu soin de placer les caporaux à la droite et à la gauche des sections, au premier et au troisième rangs. Les vieux soldais se trouvent tout naturellement dispersés suivant l'ordre de leur taille. Cette recommandation n'est donc pas neuve.

 

Mais nous avouerons avec l'auteur que sous le rapport du tir, l'instruction militaire n'est pas assez soignée. On doit apprendre au fusilier à juger la portée de son arme. C'est en faisant tirer souvent à la cible, en indiquant à quelle distance on la plante, en prescrivant de bien épauler et ajuster, de lâcher la détente sans relever ni baisser le poignet gauche, qu'on formera d'habiles tireurs; l'infanterie légère surtout en a besoin. Les vedettes ennemies les redoutent: en ligne il est presque impossible d'ajuster; la fumée, dont on est enveloppé, dérobe à la vue les bataillons opposés. Alors bien abattre son arme dans son créneau, coucher en joue horizontalement, en inclinant tant soit peu le bout du canon, c'est tout ce que peut faire un homme bien dressé. Tirailler c'est tout autre chose. On se voir distinctement; on peut prendre son temps, puisqu'on n'est assujetti à aucun commandement d'ensemble; on serait donc dénué d'intelligence et de sang-froid, si on tirait avant d'avoir un homme à bonne portée, dans la direction du bouton de mire. En général nous brûlons trop de poudre. Le tirailleur se fait un mérite de revenir avec les lèvres bien noires et la giberne vide: apprenons-lui de bonne heure que mieux vaut moins de bruit et plus d'effet. Recommandons-lui, par-dessus toutes choses, de ne jamais se permettre de faire feu lorsqu'il voit des camarades en avant de lui. Quoique placés hors de la ligne sur laquelle il tire, le sifflement des balles, venant de derrière eux et les dépassant, les inquiète et retarde leur marche. Combien de fois d'ailleurs n'est-il pas arrivé qu'un tirailleur hardi ait été tue ou blessé par un autre de sa nation! Leçon déplorable qu'on ne doit pas oublier!

 

M. de l'Aubépin a étudié le métier des troupes légères, et il l'entend à merveille. Il y aurait de l'injustice à blâmer son ouvrage, entrepris dans un but d'utilité. On peut, sans inconvénient, adopter quelques-unes de ses manœuvres, et négliger les autres comme superflues. En effet, à quoi bon ces sections échelonnées, ces petites réserves, ces secondes lignes destinées à relevée les premières? Je le répète, ce n'est pas à l'officier envoyé en tirailleur à s'en occuper; c'est à celui qui l'y envoie. Si on lui donne vingt-cinq hommes, il doit engager le feu avec les vingt-cinq rangés sur une seule ligne. C'est à son chef à le faire soutenir par cinquante autres marchant en bataille, l'arme au bras.

 

On peut cependant tirailler sur deux ou trois lignes, et voici comment on procède. Les compagnies marchent à rangs ouverts et espacés; le premier rang se porte au pas accéléré à quatre toises en avant et fait son feu: le second, imitant le même mouvement, se fraie un chemin par les intervalles du premier, le dépasse de quatre toises et tire; ensuite le troisième rang, traversant les premier et deuxième, va tirer à son tour à égale distance. Durant ce temps, les deux autres rangs chargent en avançant au pas ordinaire.

 

Ce mouvement peut continuer tant que l'ennemi recule, ou n'est pas encore atteint. La retraite se fait dans le même ordre et en sens inverse.

 

Nous avons l'habitude de la formation sur trois rangs, et, à notre avis, c'est celle qui offre le plus de sûreté. On ne voit pas de motifs de se former sur deux, à moins qu'on ne veuille en imposer à l'ennemi en lui montrant un front plus étendu. Prendre le troisième rang pour le détacher en tirailleurs, c'est ôter à un bataillon la force de résister, s'il est assailli par la cavalerie; c'est y mettre le désordre, tant à la sortie qu'à la rentrée. La confusion est moins grande si l'on prend deux compagnies entières; mais on dira qu'on ne veut pas s'exposer à perdre des compagnies entières. D'abord les carabiniers et voltigeurs, qui se recrutent journellement sur les compagnies du centre, ne sont jamais perdus. Néanmoins, craignez-vous d'exposer trop souvent vos hommes d'élite; prenez alors un certain nombre de files par compagnie, et que ces files ne rentrent à leur rang de bataille que dans des moment de repos, afin d'éviter que toute déroute ne se propage dans la ligne de bataille. Des hommes façonnés au métier des armes sauront se rendre utiles sur les flancs, ou se former en pelotons provisoires, et s'établir momentanément à la droite ou à la gauche de leur régiment. Le point principal est de prévenir les terreurs paniques que la retraite précipitée des tirailleurs n'apporte que trop communément dans les lignes. Une triste expérience nous a démontré que des corps peu aguerris se débandaient à la vue des avant-gardes ramenées un peu chaudement. L'union fait la force; il faut la maintenir à tout prix.

 

Je m'aperçois qu'au lieu d'analyser et d'examiner le livre de M. de l'Aubépin, je me suis borné à faire, à l'occasion de son ouvrage, quelques réflexions sur un service qui m'est familier. Je lui en demande pardon; mais j'ai été donné par une idée tout à fait opposée à la sienne. Il a longtemps médité sur les moyens de mettre de l'ordre dans un genre de guerre qui en comporte peu. Ce qui de sa nature est irrégulier se plie mal à la règle. L'infanterie doit manœuvrer; car une savante manœuvre contribue puissamment au gain d'une bataille; mais les coureurs de l'armée sont destinés à se montrer sur tous les points, à porter l'alarme en tous lieux. Semblables aux Parthes, ils doivent lancer leurs traits en fuyant. Les Turcs n'ont point de règlement de manœuvres. Un petit fanion rouge est porté par un brave. Il court, il le plante, et la troupe se réunit à l'entour. S'il faut aux tirailleurs quelques manœuvres spéciales, il ne leur en faut qu'un bien petit nombre. Avancer et reculer méthodiquement; appuyer à droite ou à gauche, si le cas l'exige; refuser au besoin l'une ou l'autre aile; déborder l'ennemi, protéger les flancs de nos colonnes, signaler les dangers, c'est tout ce qu'on a lieu d'attendre des éclaireurs, et tout cela ne saurait se faire avec mesure, avec aplomb, comme un changement de front perpendiculaire sur l'extrémité d'une des ailes d'une ligne de bataille.

 

Qu'il me soit permis, en terminant cette discussion, d'émettre le vœu de voir établir entre ces deux espèces d'infanterie une différence plus sensible. L'infanterie dite légère ne devrait-elle pas avoir une organisation, une composition, une instruction et des garnisons particulières? un recrutement, un armement, un uniforme et un régime distincts? Le nombre et la force de ses bataillons ne devraient-ils pas être calculés sur celui des bataillons de ligne, et proportionnés au genre de service qu'on attend d'elle? Est-il prudent de lui donner des drapeaux en campagne?

 

Reconnaissant mon insuffisance pour décider ces questions, je les soumets à mes maîtres dans l'art militaire. »

 

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Source: Général Le Couturier, “Sur les manœuvres des voltigeurs”, in ‘Le Spectateur Militaire’, Tome 4. (Paris 1828) pp. 257 – 269.

© Geert van Uythoven